Chapitre sept : Du Château Noir.
Refuse II.
L’éclat du plafond lumineux s’intensifia. Refuse s’éveilla au milieu d’un drap blanc. Elle était nue, ne portant que son anneau magique. Sa peau avait retrouvé sa pâleur d’origine, et ses cheveux leur châtain primitif. En face d’elle un mur de miroirs coulissants lui renvoyait son reflet. … À sa droite, un livre à la couverture vert sapin reposait sur une commode. Il y avait un fauteuil dans un coin, noir comme les parois latérales. Refuse toucha sa peau, s’étira, s’assit en tailleur. Au bout d’un moment, elle se laissa retomber en arrière et fixa le plafond. Elle se donna du plaisir. Puis elle se souvint de sa mort, dans les Débris des Montagnes Sculptées. Sa main droite s’aventura dans l’espace magique où elle rangeait ses affaires. Elle y trouva son grimoire. La magicienne prépara ses sortilèges. Elle utilisa immédiatement une révélation. Le charme mis en évidence une porte à gauche. Ensuite elle s’intéressa au livre vert : il contenait la formule, ainsi que toutes les explications nécessaires à la maîtrise du transfert. Seuls un pour cent des mages étaient capables d’une telle prouesse. Quiconque y parvenait obtenait le rang de puissant. Refuse se souvint qu’il lui avait fallu dix ans pour ouvrir la Porte du Verlieu. Elle mit le livre en sûreté dans l’espace magique.
Elle considéra les glaces. Il y avait peut-être des vêtements derrière… Ah, elle avait de nouveau perdu ses couleurs ! La porte s’ouvrit. Pour lui faire face, Refuse se tourna, en appui sur son coude gauche, une jambe tendue, l’avant bras droit posé sur le genou de la jambe pliée. Entrèrent un damoiseau et une demoiselle en livrées rouges : bottines, collants et tunique amples à capuchons. Refuse leur donnait seize ou dix sept ans. Ils étaient suivis de deux plateaux carrés en lévitation. Le premier portait une pile de vêtements assez haute : manteau, robes, chemises, dessous, gilet et veste soigneusement pliés. Deux chaussons bleu nuit, et une paire de bottes noires étaient posés à côté. Une soupière et différents bols couverts occupaient le second support. Refuse sentit l’odeur du pain chaud, des pommes de terre, et de la viande cuite à feu doux dans du vin blanc. Le jeune homme commença à retirer ses habits. Sa comparse désigna le repas, puis les vêtements, puis la chair encore rose du page. « Par quoi commençons nous dame sorcière ? » Demanda-t-elle d’une voix à la sensualité surjouée, avec un accent chantant rappelant celui des cités baroques.
« J’ai faim, et j’aurais peut être quelques questions.
_ Ce n’est pas à nous d’y répondre dame sorcière, mais nous ferons notre possible pour que vous sortiez de cette pièce dans de bonnes dispositions.
_ Vous mangerez avec moi ?
_ Non, nous vous servirons les plats, avec votre permission…
_ Je permets. » Elle dégusta lentement chaque mets et but pas mal, du vin, de l’eau. Elle termina par une salade de fruits. Elle se soulagea dans une petite pièce dissimulée derrière le miroir le plus à gauche.
« Montrez moi les habits. » Quoiqu’un peu déçus la fille et le garçon s’empressèrent d’obéir. Ils présentèrent un costume à l’esthétique plus sophistiquée que celui taillé à Sudramar pour Refuse I. Bottes de cuir montant jusqu’au genoux, bas gris, jupe d’un bleu profond, corset à épaulières noir brodé de motifs bleus, manches lapis-lazuli à crevés noirs, fins gants fuligineux entrelacés d’azur, grand manteau couleur de nuit à capuche, pendentif serti d’un saphir. La magicienne enfila, ajusta, boutonna, se mira. La coupe était parfaite. « Il ne me manque plus que mon bâton, et peut-être le couteau de mon père. » Les deux pages se regardèrent. « Je crois », dit le damoiseau, « que vos anciens effets ont été détruits. Le couteau est peu être mêlé à la poudre de vos os. Le bâton est perdu. Il me semble qu’on vous donnera certains instruments plus tard, mais je ne suis pas dans la confidence des puissants, dame sorcière.
_ Il fait assez chaud. Ai-je besoin du manteau ? Est-il prévu que je sorte ?
_ Vous pourriez exprimer le désir de voir votre sépulture. C’est dehors, mais nous devons d’abord vous menez en un certain endroit…
_ D’accord, je mets le manteau. » Ce qu’elle fit. Le jeune homme s’était rhabillé. Il attendait près de la porte avec son égale. Refuse, avant de sortir, vérifia ce qui se trouvait derrière les miroirs coulissant qu’elle n’avait pas encore bougé: une penderie au centre et un petit bureau à droite surmonté de trois étagères vides. Le trio passa le seuil. « Je ramène les plateaux », déclara le garçon. Il s’éloigna vers la gauche. « Nous-nous trouvons dans la galerie de la façade orientale, section nord, dite ˮgalerie de Susirˮ. Elle se termine par un portail fermé. » La galerie orientale mesurait huit mètres, en largeur comme en hauteur, sur cent dix de long. Elle baignait dans une lumière rouge se déversant d’onze baies vitrées encadrées de colonnes massives et complexes. Une étroite bande de mur séparait chaque ensemble. Il y avait des canapés pourpres pour s’asseoir. Le plafond était divisé en segments peints de fresques que Refuse n’eut pas le loisir de détailler. Le carrelage répétait des motifs géométriques noirs, rouges et roses. Une dizaine de gardes d’ombre patrouillaient, sans faire le moindre bruit. Refuse ne croisa personne d’autre. Elle vit au dehors un paysage champêtre. Au sud, la galerie se terminait par une porte monumentale d’aspect très ancien, comme rapportée. Les doubles battants étaient constitués d’entrelacs métalliques si serrés qu’on ne devinait pas ce qu’il y avait derrière. « Qui était Susir ? » Demanda Refuse. « Ce n’était pas une personne, dame sorcière. C’est une lune de Yordouca. Le passage est fermé. Je ne sais rien d’autre. Je m’appelle Kérisise, et nous tournons à droite. » Elles s’engagèrent dans une série de petites pièces. « Nous arrivons bientôt, dame sorcière. J’aimerais que vous me disiez une chose avant de vous laissez… » La mimique de Refuse l’invita à poursuivre. « Mon compagnon, Tanidariam, n’était pas à votre goût ? Souhaitez-vous d’autres pages ? » La magicienne, un brin déconcertée, ne trouva pas les mots tout de suite. Après un temps, elle répondit : « Je suis née paysanne. Aussi n’ai-je pas l’habitude de me faire servir. Je ne connais pas vos usages, ceux du Château Noir si je ne m’abuse. Tanidariam sera le bienvenu en temps utile. J’apprécie bien sûr la façon dont vous comblez mes lacunes. Cependant, dites moi ce qui me vaut cet honneur.
_ Vous êtes une dame sorcière, ce qui implique d’avoir des valets. Vous pouvez nous demander tout ce qui est possible. Vous pourriez également achever notre initiation si vous êtes satisfaite de nous.
_ D’accord… Vous permettez ?
_ A votre service… »
Refuse tira de son espace magique son matériel d’écriture : une tablette, du papier, de l’encre et un porte plume. « Ce ne sera pas long », annonça-t-elle. Elle écrivit : « À l’attention de Lucide et de Réaliste vivant aux Patients dans les Contrées Douces :
J’étais morte, mais je vais mieux. Votre Refuse qui vous aime. » Elle demanda la date. Kérisise lui répondit. La magicienne marqua un temps d’arrêt, en se mordillant la lèvre inférieure. Elle compléta son message : « J’espère que ces sept années n’ont pas été trop dures. Je compte bien vous revoir, mais ne sais quand ce sera possible. Mon « médecin » va sans doute me demander beaucoup pour ma recréation.»
Elle tendit la feuille à Kérisise : « Sauriez-vous faire parvenir ceci ? »
La demoiselle prit un air soucieux, tout en réfléchissant à voix haute. « Il faut sortir du Château Noir, il faut quitter la région des Palais… C’est extrêmement dangereux dame sorcière… La guerre, les maléfices pérennes…
_ Compris. Je trouverai un autre moyen. Est-ce que la chambre où je me suis éveillée m’a été attribuée ?
_ Cela pourrait changer, mais nous n’avons pas eu d’instruction à ce sujet. A priori vous dormirez ce soir dans cette pièce. C’est la vingt cinq orientale-nord.
_ Alors, menez moi à mon rendez-vous, puis réfléchissez à un moyen de poster une lettre, qui serait sans danger.»
Kérisise lui fit encore traverser une anti-chambre décorée de tableaux crépusculaires. Elle toqua à une porte cloutée de cuir noir. Le panneau tourna lentement sur ses gonds, en silence. Refuse entra dans une pièce verte, meublée de bois verni très sombre. A sa droite, des fauteuils disposés autour d’une table basse pentagonale. Devant elle : un large bureau sur lequel s’appuyait Esilsunigar, en costume violet, écarlate et orangé. Sa peau avait l’apparence du granit et ses cheveux possédaient un éclat argenté. Ses yeux rougeoyaient. Il n’était pas seul. Le Haut Mage rectifia sa position, et bien campé sur ses deux jambes, fit les présentations.
« Voici Refuse II, magicienne experte, très prometteuse, dont je me suis attaché les services, vous savez comment. Refuse, le grand gaillard à ma droite est le redoutable Fénidar, notre mage de guerre. La dame dans le fauteuil est la fabuleuse Tiriryanossi, celle qui apparaît dans le cadre derrière est la puissante Karamousia, l’invisible qui referme la porte derrière vous est le seigneur sorcier Otiniâm. La jeune Kérisise est sa nièce. » Refuse salua l’assemblée, un peu troublée que son charme de révélation, toujours actif, n’eût pas dévoilé Otiniâm. Fénidar avait une tête de hibou aux teintes fauves. Il portait une armure et tenait une pertuisane. Tiriryanossi était une face de nuit vêtue d’une longue robe blanche, dont les cheveux descendaient jusqu’aux pieds. Karamousia avait tout le corps incrusté de paillettes d’or et de pierreries, jusque sur le visage, jusque sur les paumes des mains.
« Bienvenue au Château Noir Refuse. J’espère que vous avez apprécié notre accueil. Vous êtes désormais des nôtres. Nos problèmes sont les vôtres, et j’attends de vous sinon de la gratitude, au moins de la loyauté. Toutes les personnes ici présentes peuvent vous commander, mais évidemment mes ordres prévaudront en cas de litige. Nous pouvons exiger de vous tout ce qui vous est possible. La même règle s’applique quand vous missionnez un subalterne. Nous vous en avons attribué deux, à charge pour vous de bien les employer et d’en faire des magiciens compétents. Cependant, ce n’est pas le besoin d’instruire Kérisise et Tanidariam qui a motivé votre recréation, vous vous en doutez bien. La guerre nous a affaibli. Pendant ce temps, la situation a évolué très rapidement dans les Contrées Douces, dans la Mégapole Souterraine, dans la Forêt Mysnalienne, dans la Mer Intérieure, et au N’Namkor. D’ailleurs, vous en êtes en partie responsable, mais ce n’est pas un reproche. J’ai donc recruté des personnalités extérieures afin d’étoffer nos rangs. En tant que magicienne experte vous m’intéressez, car je puis vous modeler juste avant que vous ne deveniez puissante. Nous aurons également recours à vos services pour porter un message aux Palais Superposés. Vous qui avez vu les débuts du conflit, contemplerez bientôt sa fin, depuis les premières loges. Mais auparavant Tiriryanossi vous instruira sur nos usages et sur notre histoire. Nous-nous reverrons d’ici une semaine. »
Tiriryanossi se leva. La porte s’ouvrit. La sorcière fit signe à Refuse de la précéder. Elles passèrent dans l’antichambre aux tableaux. Tiriryanossi se plaça devant l’un d’eux. Elle tendit la main vers Refuse qui s’en saisit. Tiriryanossi avança d’un pas. Il y eut un moment d’obscurité totale, puis Refuse sentit le froid sur sa peau. Elles se trouvaient dehors, en haut d’une butte dominant une route pavée traversant des marais. Des langues de brumes stagnaient au dessus du sol. On voyait loin au nord la verticale irrégulière des Palais Superposés, et à l’ouest l’Île des Nuées, demeure d’Iloukenit. Les bois, très présents dans les souvenirs de Refuse, avaient pratiquement disparu des environs. Tiriryanossi contempla le paysage, puis elle désigna trois endroits à éviter absolument. Ce n’était guère facile de les caractériser, les repères permanents faisant défaut. « De la Colline du Moulin à la ligne du sentier longeant le Bois des Trois Cerfs », devait se réinterpréter de la manière suivante : « De la colline avec le petit tas de pierres, jusqu’à l’espèce de talus qui fait comme une ligne noire sur votre droite… par temps clair on la voit bien. » La sorcière poursuivait son exposé : « Un démon est pris au piège dans les Rochers des Égarés. Il n’a pas le droit d’en sortir, mais mieux vaut ne pas y aller voir de près, car personne ne connaît exactement les limites de la zone.
_ Quel genre de démon ?
_ Le genre qui change de forme et qui a pouvoir sur la terre.
_ Personne ne le chasse ?
_ Quand la paix sera signée, on s’y mettra à quatre ou cinq. Quelqu’un a voulu faire un coup d’éclat en évoquant une entité trop forte pour lui.
_ Je suis certaine qu’Ésilsunigar aurait pu choisir de recréer une autre que moi.
_ Il l’a fait déjà, et refait. Mais il est des morts dont on ne se remet pas. Certains, après plusieurs décès violents, ont acceptés d’être ˮstockésˮ en attendant des temps meilleurs. Ils ne sont pas si nombreux. Le procédé reste réservé à une élite. En Gorseille, seul Ésilsunigar maîtrise l’enchantement permettant de recréer un corps permanent à l’identique. Ceux capables de produire des perles d’âme sont plus nombreux mais ils sont limités à la métempsychose par possession. En général ils en sont les uniques bénéficiaires. Et pour tout vous avouer, ce fut mon cas : j’ai volé le corps que j’habite.
_ Auriez-vous préféré qu’Ésilsunigar vous accordât la faveur qu’il m’a faite ?
_ Non. Je ne veux pas lui être redevable de quoi que ce soit. Vous n’avez pas eu le choix. Il se servira de vous. » Tiriryanossi emprunta un escalier de marches grossièrement taillées, un tantinet glissantes, pour rejoindre la route. Refuse la suivit en retrouvant sa prudence coutumière. De loin le Château Noir ressemblait à une gare qu’on aurait hybridée avec quelque temple infernal aux vitraux rouges. Les hautes fenêtres des galeries barraient plusieurs étages. Le corps de bâtiment central était dominait par une sorte de beffroi. La voie pavée filait tout droit sur trois kilomètres, jusqu’à la grande esplanade semi circulaire précédant les portes monumentales de la sombre demeure. A un moment les sorcières repérèrent une silhouette inquiétante venant vers elles depuis les marais. Tiriryanossi lui lança un maléfice sans autre forme de procès, avec la nonchalance et la précision que conféraient des années de pratique. Refuse reconnut une formule de terreur. La créature poussa des cris pathétiques et stridents en prenant la fuite.
De part et d’autre de l’entrée principale se trouvaient deux portes plus petites. Tiriryanossi s’avança vers celle de gauche. Elle monta une volée de marches, ouvrit, puis franchit un voile noir. Refuse lui emboîta le pas. Elle déboucha sur un grand hall entouré d’une colonnade soutenant plusieurs galeries. L’espace résonnait du fracas des armes, car Fénidar donnait la leçon à une dizaine de combattants équipés comme lui, et que l’on aurait facilement pu confondre. Leur adresse et leur technicité étaient impressionnantes. « Vous avez vos chevaliers d’ombre », commenta Refuse. « Ils sont différents, car ils appartiennent à une autre tradition. Ils ne perdent pas leurs couleurs, ils n’ont pas de familiers, ils possèdent un nombre très limité d’aptitudes magiques qu’ils développent en s’entraînant. Si vous ignorez la peur, si vous obéissez aveuglément aux ordres et si la souffrance physique quotidienne ne vous rebute pas, vous pourriez postuler.» Elle rit en voyant le visage de Refuse. Celle-ci tint à faire une mise au point : « Je sais dominer ma peur et donne de ma personne quand il le faut, cependant j’aime trop faire les choses à ma façon pour devenir la marionnette de Fénidar. »
Tiriryanossi appela un escalier. Une spirale noire descendit à leur rencontre. Tout en montant la guide interrogea: « Que savez-vous de l’histoire de la Scène ? » Refuse fouilla dans ses souvenirs : « Nos ancêtres ont été semés comme des graines sur cette terre, il y a des milliers d’années, par les Androïdes qui leur ont tout appris. Ensuite les machines sont tombées en panne. Les sociétés se sont développées comme des arbres, ou comme des ronces. Certaines ont poussé très haut, d’autres se sont répandues sur tous les continents, mais aucune ne dura éternellement. Les premières sociétés se sont toutes éteintes, soit des suites d’un hiver trop rigoureux, soit qu’elles succombassent à des parasites, soit qu’un incendie les emportât, soit qu’elles épuisassent leurs ressources. Parfois le sol est fertile, parfois il l’est moins. Souvent, un vice ou une vertu se développe de l’intérieur, à la naissance, profite de la croissance de l’organisme, et finalement l’étouffe. Quoiqu’on fasse, il y a toujours une faille.
_ Vous n’avez pas une vision très factuelle.
_ Pour quoi faire ? Que retenir de ces apogées, de ces déclins, sinon une suite de cycles ? La mémoire ne peut garder souvenir de tout.
_ Au Château Noir, nous avons un récit. Il est représenté sur les plafonds des grandes galeries.
_ Est-ce utile à mon ambassade ?
_ Les Palais Superposés ont le même récit.
_ Montrez moi. »
Elles se rendirent au premier étage nord, derrière la façade occidentale.
« Le début de votre histoire est très semblable au notre. Voyez, ici on a représenté l’œuf d’acier originel, venu du ciel. Il s’ouvre en libérant les androïdes. Ils ont apparence humaine car l’œuf transporte des semences humaines. Les androïdes mélangent les semences dans des utérus artificiels. Là vous voyez les premiers humains, nus, qui apprennent à faire du feu, des vêtements, à lire, à écrire, à cultiver la terre, à domestiquer les animaux, à trouver des métaux. Ensuite, comme chez vous, les androïdes disparaissent. Les humains se donnent des chefs, créent des villes, des routes, des ponts, des aqueducs. Ils canalisent le cours des fleuves, ils se multiplient et conquièrent toute la Scène. Lorsqu’ils occupent enfin tous les continents, on dit que la Première Période est achevée. On dit qu’elle a duré dix milles ans.
Au cours de la Deuxième Période, ils devinrent de plus en plus savants, au point d’explorer d’autres planètes tournant autour du soleil. Mais ils n’allèrent pas plus loin. Une catastrophe inconnue les en a empêchés.
Émergea une Troisième Période caractérisée par des territoires très morcelés. C’est en ces temps qu’apparurent les premières traditions magiques. Les sorciers créèrent un réseau énergétique sous terrain que nous utilisons encore. Ils y puisèrent de quoi donner corps à leurs rêves, autant qu’à leurs cauchemars. Les chimères seraient un reliquat de cette époque. Elles sont rares en Gorseille, mais domineraient encore le continent Siféra. Nos peintres aiment beaucoup les représenter, réelles ou fictives …
La Quatrième Période fut un long chaos. Une importante activité volcanique et sismique endommagea le réseau d’énergie. Nos ancêtres combattirent les chimères.
La Cinquième Période a été dominée par la science et ses réalisations exceptionnelles. Les humains se sont établis sur Yordouca, la super terre, en mutant pour s’adapter à la très forte gravité. Oui, plus la planète est grosse, plus on pèse lourd… Les habitants de Yordouca sont des géants. Nos ancêtres ont aussi colonisé les deux lunes de Yordouca, Surane et Susir. Puis ils ont exploré les Assurides, trois géantes gazeuses, dont par la suite certaines lunes ont été habitées. La Cinquième Période est considérée comme la plus haute apogée de la Scène, la plus longue aussi. On estime sa durée à trente milles ans, que l’on subdivise selon les étapes de la conquête. Lorsqu’un conflit sépara les mondes les sorciers créèrent des portails magiques pour compenser l’interruption des voyages spatiaux.
Ils servirent de lien pendant la Sixième Période. Les populations proches des Portails prospérèrent au détriment de celles qui en étaient plus éloignées, ou qui en avaient moins. Par exemple : Gorseille est moins bien doté que Firabosem. Localement on répara les réseaux d’énergie, et on leur donna des équivalents sur les mondes habités. Grande époque pour la sorcellerie !
Hélas, les entités des portails se mutinèrent. Nous en subissons toujours les conséquences. Car nous voici dans la Septième Période. Mais elle n’est pas représentée ici. Nous devrons nous rendre dans la galerie méridionale ouest, pour voir la suite. Dans l’immédiat, allons nous restaurer. » Refuse n’avait pas faim, cependant elle suivit Tiriryanossi. « Comment gagne-t-on sa vie ici ? » Demanda-t-elle. « A l’intérieur du château, les magiciens ordinaires (débutants et compétents) assurent la moitié du travail, les jeunes gens un quart et les serviteurs d’ombre le dernier quart. Vous n’êtes pas supposée ˮtravaillerˮ, mais vous devez faire ce que vos supérieurs vous demandent, ce qui revient au même. Vous pouvez gagner de l’argent à l’extérieur en monnayant votre magie si cela ne vous empêche pas d’accomplir vos missions. Il y a des salles à manger et des boutiques aux sous sols. Nous emprunterons un escalier spiral. Beaucoup d’enchantements sont entretenus par l’énergie du réseau tellurique. Nous avons créé nombre de soldats d’ombre en puisant à la source du Pont Délicat, un peu grâce à vous. Nous percevons une petite partie de l’énergie de l’Île des Tourments, toujours grâce à vous. Dans l’ensemble, vos actions nous ont été très profitables. »
Elles s’installèrent dans de beaux fauteuils de cuir rouge. Une serveuse leur tendit la carte des menus. Refuse se contenta d’une assiette de crudités. Tiriryanossi commanda un repas copieux. Pour le dessert elle disparut avec un serveur dans une alcôve. On proposa la même chose à Refuse, qui déclina l’offre. Autour d’elle d’autres tables étaient occupées. Le restaurant se remplissait. Elle observa la population du Château Noir. La mode était aux manches larges. On portait un surcot rigide par-dessus la chemise. On chaussait des bottines ou des souliers pointus. Les femmes aimaient les robes très longues ou très courtes. Refuse, dont la jupe s’arrêtait au dessus du genou, faisait figure d’exception. Les hommes se distinguaient par des ceintures plus larges, et parfois des pantalons plissés. Trois mages, deux seigneurs et une dame sorcière s’assirent à une table proche. Ils avaient le même type d’uniforme. Celui de la consœur était presque une copie de la tenue de Refuse, n’était sa jupe réduite au minimum. La moitié des sorciers étaient accompagnés de familiers. On avait des chats, des renards, des chiens, des corbeaux, des serpents, et des guêpes de la taille d’un avant bras. On mangeait, on buvait et on se permettait avec le personnel des gestes que partout ailleurs personne n’aurait toléré, sinon dans des bordels. Un chien noir vint parler à Refuse : « Mon maître aimerait passer un bon moment en votre compagnie, dame sorcière. Il ne vous a jamais vu, mais vous lui plaisez beaucoup. Il s’agit du seigneur au visage poudré d’argent, en chemise lavande brodée de noir, à votre dextre.
_ Répondez lui que sa proposition m’honore, qu’il est assez bel homme, mais que j’attends quelqu’un qui a des choses importantes à me dire. Ce sera pour une autre fois.
_ Je lui transmettrais. Vous avez un accent exotique, qui, j’en suis sûr, ajoutera du piment à son attente. Avant que je vous souhaite une bonne journée, consentiriez-vous à me dire votre nom ?
_ Refuse II. Et lui ?
_ Yavouzakidar.»
Tiriryanossi ne tarda pas à reparaître. « Vous avez parlé de votre mission ? » Demanda-t-elle. « Non », répondit Refuse. « Tant mieux. Évitez d’aborder ce sujet pour le moment. Tout le monde n’est pas d’accord avec l’idée de faire la paix.
_ Pourtant, il a sept ans, il se disait déjà que la guerre ne menait nulle part.
_ Ce n’est pas rationnel, je vous l’accorde. Êtes vous prête ?
_ Oui, j’ai hâte d’entendre la suite de votre histoire. »
Les peintures de la galerie méridionale ouest représentaient la Septième Période de la Scène. Un charme mineur permettait de faire apparaître les images devant soi, plutôt que de lever les yeux vers le plafond. La projection disparaissait quand on passait au travers. Le premier tableau figurait la mutinerie des entités des portails. Tiriryanossi expliqua : « Elle s’étendit à tous les sortilèges de transfert, et aux espaces de transition en général. Les mages mirent du temps à reprendre l’avantage. Ils durent détruire des entités, ou les piéger à jamais. C’est ce que montre la peinture au premier plan, à gauche. Ils durent en cultiver de nouvelles, les instruire, s’assurer de leur loyauté future. » On passa à l’image suivante. « Les populations qui avaient tiré leurs richesses des portails furent déclassées au profit de sociétés moins dépendantes, mais agissant en ordre dispersé. Les continents de la Scène se livrèrent à une compétition scientifique, ayant pour enjeu le retour à l’espace. C’est ce que vous voyez sur cette image : les petits personnages construisent une grande fusée. Les cuves que vous voyez devant les échafaudages contiennent la potion qui fournit l’énergie. Les rivalités s’accentuèrent, qui accrurent les tensions internes à chaque camp. Les grands empires continentaux se disloquèrent… » Les sorcières avancèrent jusqu’au tableau suivant.
« Lorsque les mages eurent repris le dessus sur les entités, ils furent mis à contribution pour créer des supers sortilèges. Ce sont des réalisations qui requièrent la coopération de nombreux sorciers, voire la participation des populations, et souvent la constitution de réserves d’énergie sur le modèle de ce que faisaient les scientifiques. » L’image montrait une foule impressionnante d’où montait un nuage iridescent, qui prenait tout le haut de la composition. Juchés sur de larges piliers, des sorciers dirigeaient l’incantation, en une synchronisation parfaite.
« En ce temps là les Mysnaliens dominaient tout le sud de Gorseille. Ils s’emparèrent de la côte sud des Contrées Douces, de la Terre des Vents et des forêts au midi de la Mer Intérieure. Ils avançaient vers le nord sans rencontrer d’opposition efficace, jusqu’au moment où l’on façonna les premières Montagnes Sculptées, tel un rempart. » Refuse contemplait une ligne de Chimères, avec le Sphinx au milieu. Des montagnes normales formaient l’arrière plan. « Alors, l’empire Mysnalien se divisa. Les derniers territoires conquis s’isolèrent en ensorcelant une chaîne de montagne, les Dents de la Terreur. Les faits remontent à cinq millénaires. » L’artiste, soit n’avait jamais vu les vraies, soit avait peint l’effet produit par les montagnes plutôt que leur apparence réelle. Des sommets noirs, dressés comme des piques, tranchant comme des lames, dominaient des roches torturées, brisées, striées, que la lumière cramoisie du soleil couchant faisait saigner. Des reliefs suggestifs naissaient des visages déformés, des fragments de corps suppliciés. Diverses monstruosités tentaient de s’arracher à la matière.
« La civilisation du nord-est se concentra dans les Montagnes Sculptées. Petit à petit les Mysnaliens de l’est migrèrent vers la Mer Intérieure, abandonnant à la végétation un de leur plus fort bastion. » Des arbres recouvrant des ruines… Une procession, le scintillement des vagues à l’horizon.
« Il y a deux milles ans un conflit opposa une alliance composée des Montagnes Sculptées, de plusieurs nations du Firabosem et de Surane (première lune de Yordouca) à une coalition rassemblant des reliquats de l’empire mysnalien, des états du Firabosem et une bonne parie de Susir (seconde lune de Yordouca). Les Montagnes Sculptées, durement touchées, durent être évacuées. Elles se vidèrent de leur population, qui se scinda en deux. Les uns allèrent s’établir sur les plateaux du Tujarsi, et les autres fondèrent le Süersvoken, entre les Dents de la Terreur et la Forêt Mysnalienne. » L’artiste avait représenté deux groupes se tournant le dos, chacun se dirigeant vers un passage opposé dans une grande salle qui se vidait.
« Il est vraisemblable que le Dragon des Tourments fût une vengeance des Sculptées contre la Mer Intérieure, car il acheva de ruiner ce qui restait des mysnaliens. Une autre théorie, non représentée ici, l’attribut à une société d’imparfaits. Certains historiens rendent responsables soit le nouveau Süersvoken, soit le Tujarsi. » On voyait le dragon brûler une ville portuaire, pourtant immense et fière. On voyait les immeubles éclater sous la violence du souffle. L’expression de malice du fléau était parfaitement rendue.
« On ne sait plus exactement ce qu’il se passa au Firabosem, mais il y eut des mouvements de populations importants, qui amenèrent les fondateurs du N’Namkor sur les côtes orientales de Gorseille. » Les nouveaux arrivants descendaient de bateaux. Le ciel était bleu, les fruits mûrs et colorés. « Les mages de Tujarsi et du Süersvoken perfectionnèrent l’art des super sortilèges. Les différences qui les opposèrent existaient déjà à l’apogée des Sculptées. Le Süersvoken reprochait au Tujarsi d’avoir créé des démons géants. Le Tujarsi ne voulait pas que son rival s’étendît vers la Mer Intérieure en détruisant le dragon, vers les plaines du Garinapiyan, ou au-delà des Dents de la Terreur, dès qu’il serait capable d’annuler les maléfices. » Cette fois le peintre avait traité son sujet par un diptyque. A gauche une ville du Süersvoken, sans doute la capitale, à droite une vision équivalente du Tujarsi. Chez l’une comme chez l’autre de hautes tours dominaient un paysage soumis. Les cieux étaient clairs, comme si l’artiste eût voulu signifier les ténèbres à venir par un excès de lumière. La dernière image consistait en un film qui se répétait en boucle. C’était une première pour Refuse. On y voyait des façades rouges en contre-plongée, avec au milieu une bande de ciel jaune doré. Puis le regard balayait la rue. On avançait de quelques mètres parmi des gens curieusement vêtus, en longeant des boutiques. Une discontinuité dans l’image nous ramenait instantanément vers la voûte céleste, où étaient apparus de petits points noirs. Ceux-ci grossissaient. Des gens se mettaient à courir dans tous les sens, d’autres fixaient les ronds obscurs. Il pleuvait des sphères noires, des petites de la taille de grêlons qui transperçaient les corps et qui criblaient les murs et le sol, des gigantesques capables d’engloutir des bâtiments entiers. L’une d’elles descendit au dessus de l’observateur, au point d’occuper tout son champ de vision. Elle absorba lentement les étages des immeubles avoisinants. A la fin les spectatrices contemplaient un grand carré noir de six mètres de côté. Il se maintenait quelques secondes, puis l’animation reprenait depuis le début.
« La fin du Tujarsi », commenta Tiriryanossi. « Les Sphères Voraces ont détruit toute vie sur le plateau, à de très rares exceptions près. L’Île des Nuées a pu s’enfuir. La Région des Palais Superposés y a échappé car elle était marginale. » Diverses pensées se bousculaient dans la tête de Refuse. « C’est cela qui s’est produit, il y a deux cents ans… Ils ont tout perdu en si peu de temps… Vous sentez-vous leurs héritiers ?
_ En partie. Vous voyez bien que les Palais Superposés ne ressemblent pas aux architectures du Tujarsi. C’était déjà le cas il y a deux siècles. Nous avions notre propre vision des choses, et nous communiquions avec les Cités Baroques, et avec des correspondants du Firabosem. Il ne vous aura pas échappé que le Château Noir a une esthétique distincte de celle des Palais. Nous-nous nourrissons tous d’apports extérieurs mais les Palais Superposés agglomèrent les nouveaux venus sans exiger de soumission à un code particulier, alors que le Château Noir entend garder une certaine cohérence. Nous encourageons la recherche du pouvoir personnel, parce que nos jeunes apprennent d’abord à servir leurs aînés. Nous sommes un groupe plus soudé, plus discipliné. Vous y prendrez goût.
_ Il doit y avoir beaucoup d’abus !
_ Bien sûr, il n’y a que cela. Il faut l’accepter.
_ Suis-je prête à mener l’ambassade ?
_ Non, il vous faut en apprendre davantage, et afin de bien nous représenter, vous devriez adopter nos manières.
_ Je servirai Ésilsunigar puisque je lui dois la vie, mais j’estime qu’en m’employant il se complique la sienne.
_ Il n’est pas toujours raisonnable, mais moi non plus. J’ai beaucoup tué, savez-vous ? Pas autant que Fénidar, mais suffisamment pour être devenue un objet de haine et de rancœur. Nous avons aussi subit de lourdes pertes. Ce fut jour de fête lorsque notre mage de guerre transperça Réfania. Une vraie faucheuse, croyez moi ! Donc vous êtes la bonne personne. Assez puissante pour qu’on vous respecte, pas assez pour qu’on vous craigne. Bellacérée vous connaît, mais vous n’avez pas participé au conflit. Voilà pourquoi j’approuve le choix d’Ésilsunigar. »
La visite du château et de ses dépendances se poursuivit. Il avait logé jusqu’à deux milles habitants avant guerre. Les extrémités nord et sud de plan carré abritaient les ateliers et les administrations. Les combles, très spacieux, accueillaient les écoles. Il y avait plusieurs niveaux de sous-sols. Les plus profonds étaient le domaine des mages les plus puissants. A l’extérieur, deux ailes perpendiculaires s’étendaient vers l’est. Celle du sud était essentiellement constituée de logements, celle du nord abritait des écuries. Tiriryanossi y emmena Refuse choisir un cheval, dans l’intention de sortir du périmètre du château pour visiter des exploitations agricoles. Les cavalières contournèrent un espace carré où l’on cultivait des jardins potagers, à l’orient duquel un alignement d’hôtels particuliers fermait le périmètre. Tiriryanossi montra celui de sa famille. Un espace au centre, matérialisé par une arche, donnait sur la campagne. Tout le monde employait des charmes mineurs. Tout le monde donnait du « dame sorcière » à Refuse, et du « Grande Dame Sorcière » à Tiriryanossi, en s’inclinant bien bas. On leur fit goûter du vin, des fruits et des petits pois. Les magiciennes passèrent devant des cultures dévastées. On reconnaissait les stigmates de sphères d’ignition, de brumes corrosives, et de vents déchaînés. « Évidemment, ils ont tenté de nous affamer. Nous leur avons rendu la pareille. »
La promenade s’acheva au cimetière. « Le cadavre de Refuse I a servi à accélérer la fabrication de votre corps actuel, en servant de modèle. Votre sang a fourni vos caractères exacts. Votre esprit avait déjà été copié dans une perle d’âme. Celle-ci a été placée dans votre crâne. Les chaires du premier corps ont nourri les familiers du château. Vos os ont ensuite été broyés, en une fine poudre grise que nous avons versée dans une jolie boîte en bois. On l’a enterré. C’est sur une petite colline au sud. Ésilsunigar m’a indiqué l’emplacement. » La journée tirait à sa fin. Il n’y avait par grand-chose à voir sinon des centaines de petites stèles disposées en cercles concentriques, dépassant de l’herbe. Celle de Refuse I se trouvait presque en bas de la pente. « Mon nom de petite fille était Primevère. Cela aurait du figurer sur la pierre.
_ Si tels sont vos usages, je ferai compléter l’inscription. Il y a un peu de place au dessus… Votre première occurrence a tout notre respect.
_ Merci. »
Les deux femmes rentrèrent au Château Noir. Elles se séparèrent peu après. A cette heure tardive de nombreuses personnes flânaient dans les galeries. Certaines avaient sorti des sièges et discutaient. Des jeunes gens ou des serviteurs d’ombre passaient avec des plateaux chargés d’amuse gueule et de boissons. Refuse regagna sa chambre, au deuxième étage. Elle y retrouva Kérisise et Tanidariam, commanda à la fille d’aller chercher les repas du soir, et fit l’amour avec le garçon. « Où dormirez-vous cette nuit ? » demanda-t-elle. « Ici, je pense », répondit-il. « Nous ferons sans doute une place à Kérisise. Le lit est assez grand.
_ N’avez-vous pas d’espace privatif ?
_ Je partageais une chambre avec mes frères. Kérisise en avait une pour elle, mais désormais nous sommes avec vous. Si vous faites les choses comme il convient, vous obtiendrez sans doute un appartement plus vaste. Il y a des espaces entre les galeries occidentales et les galeries orientales. Il y a aussi un corridor central, plus étroit, qui dessert l’intérieur. » Le trio mangea après le retour de Kérisise. « Il nous faudrait une table », dit la dame sorcière. « Chargez vous en demain. Après le repas vous me montrerez les sorts mineurs que vous maîtrisez. J’ai vu que les paysans ordinaires en connaissaient tous une poignée, donc j’imagine que vous en savez au moins autant. » Il s’avéra qu’effectivement la demoiselle en avait huit à son répertoire, et le damoiseau sept. Lorsque Sijesuis avait enseigné à Refuse son premier charme majeur, elle possédait une dizaine de sorts mineurs. Elle jugea donc qu’ils étaient assez avancés dans le processus d’initiation. Ce serait l’affaire d’un an ou deux avant qu’ils ne perdent leurs couleurs. « Allez vous amuser dehors pendant deux heures. Je vais devoir me concentrer. » Elle fut obligée d’insister. Enfin seule, elle se plongea dans la lecture du sortilège de transfert, dont elle apprit par cœur la formule : le plus simple était fait. Il lui restait à recruter une entité opératrice fiable et à trouver une entité source assez forte. L’épisode de la révolte lui revint en mémoire bien sûr. Le livret proposait plusieurs noms. C’était un ouvrage très bien écrit, vraiment conçu pour lui faciliter la tâche. On toqua. Kérisise entrouvrit et demanda la permission d’entrer. Le temps était passé trop vite. La magicienne lui fit signe de franchir le seuil. « Au fait, comment verrouille-t-on ?
_ Vous devez parler en magique à la porte », expliqua la jeune fille.
Par conséquent Refuse discuta pendant cinq minutes avec la porte, pour définir qui aurait le droit d’entrer et de sortir et à quelles conditions. La porte accepta les consignes, mais répondit qu’un sorcier de rang supérieur pourrait toujours les ignorer. La magicienne en fut contrariée. « A quand remonte la dernière attaque ? ». Les deux pages se dévisagèrent. « A un mois environ, sur le manoir d’un féal, je crois », répondit Kérisise. « Vous savez identifier tous les mages les plus puissants ?
_ Oui, nous les appelons Grand Seigneur ou Grande Dame. Pour les autres, cela dépend… Pourquoi ?
_ Rien pour le moment. Je suppose que pour éteindre la lumière je parle au plafond ?» C’était cela. Elle se déshabilla, se coucha, installa Tanidariam au milieu, et Kérisise à sa gauche. Les pages ne tardèrent pas à s’enlacer. Refuse les laissa s’amuser un peu, puis usa d’un endormissement pour avoir la paix.
La magicienne n’eut guère de temps libre durant les semaines suivant son éveil. Elle rencontra des mages de son rang avec lesquels elle échangea quelques sortilèges, mais pas autant qu’elle aurait voulu, parce les livres des confrères et consœurs étaient trop bien remplis. Ils ne l’avaient pas attendue pour partager leurs connaissances. Néanmoins elle troqua la transformation contre l’épouvante, et le contrordre contre la vision lointaine. Elle obtint l’envol en rétribution du lien de source. Elle discuta avec plusieurs entités en vue de recruter celles qui mettraient en œuvre ses transferts. C’étaient des êtres intelligents et retors. De primes abords charmants ils se montraient très évasifs quand on leur posait des questions précises, puis extrêmement procéduriers. Les opératrices réclamaient beaucoup d’énergie. Or l’abondance de mages aux Château Noir rendait les meilleures entités ressources difficilement accessibles. Refuse fit une escapade dans les vignobles au nord de Firapunite pour recruter sa source d’énergie. Elle perçut l’entité comme une structure en tors, enfilant des anneaux, qui eux-mêmes enfilaient d’autres anneaux plus petits. Elle n’aurait su dire où le processus s’arrêtait. Les petits cercles coulissaient le long des tors en crépitant.
Elle fut tentée, un temps, de s’entraîner avec les disciples de Fénidar. Elle en ressortit couverte de bleus et dépitée. Par la suite elle travailla son bâton avec des serviteurs d’ombre habitués aux missions de combat, parce qu’ils étaient moins dangereux et parce qu’elle pouvait nuancer leur agressivité.
Elle adopta les usages du Château, coucha avec les serveurs du restaurant, et fut visitée plusieurs fois par Otiniâm, du moins le pensa-t-elle parce qu’il persistait à garder son invisibilité en toute circonstance.
Il y eut trois actes de guerre. Un accrochage entre des féaux du Château Noir et des créatures élémentaires venant des Palais, un duel opposant des mages compétents et experts des deux factions, et une intrusion dans les ateliers nord. Refuse se trouvait dans une bibliothèque de l’attique de l’aile sud quand les lecteurs entendirent le son d’une cloche, suivi d’une voix annonçant explosion et brume nocive au troisième étage. Mais le nuage se déplaçait ! Refuse passa dans le Verlieu, et se retrouva dans une salle très semblable à celle qu’elle venait de quitter, quoique moins meublée, et déserte. Toutes les portes étaient fermées. La magicienne manipula les verrous avec une télékinésie mineure, ce qui lui prit beaucoup de temps, de sorte que lorsqu’elle arriva sur les lieux du drame, tout danger semblait écarté. Tiriryanossi donnait des ordres à des guerriers d’ombre. Les habitants du château déblayaient les débris et soignaient les blessés. Refuse proposa ses services. Sa supérieure la renvoya immédiatement dans sa chambre ! « Gardez vous pour l’ambassade », expliqua-t-elle.
Le lendemain, le renard noir de Karamousia la convoqua dans une pièce située aux sous-sols. Le familier se plaça sur une dalle gravée et demanda à être caressé. Quand Refuse s’exécuta ils furent tous les deux transférés dans une salle ronde, au sommet d’une tour. Le vent s’engouffrait librement par les ouvertures. La coupole au dessus de leurs têtes tenait par des piliers sculptés à la ressemblance de troncs couverts de lierres très détaillés. Un ascenseur grillagé conduisait aux étages inférieurs. La magicienne y suivit le renard. La plate forme les mena à une chambre scintillante, aux murs surchargés d’or et de pierres colorées, ou de verroteries brillantes. Karamousia se confondait presque avec le décor. Elle désigna à son invitée une forme déstructurée pouvant servir de fauteuil, et quand elle se fut assise, lui tendit un livre précieux et lourd. Refuse l’ouvrit. Chaque page était un portrait. « Vous saurez reconnaître tous les mages et magiciennes d’importance des Palais Superposés : les exceptionnels, les puissants et nombres d’experts. Chaque image vous dira ses points forts et ses points faibles, du moins ceux que nous connaissons. Vous ne quitterez pas ma tour tant que vous ne les connaîtrez pas par cœur. » Les sorcières alternèrent les phases de mémorisation pure et les anecdotes. On commença par l’ordre hiérarchique, mais il fut aussi question des familles, des vies prolongées, des imparfaits et des réincarnations. Karamousia maîtrisait à fond son sujet ayant grandi dans les Palais Superposés. Elle en vint à parler d’elle-même. Elle était la petite fille de l’imparfaite Diju, la sorcière enfermée dans un cristal rouge. Avant-guerre, elle avait fui les avances de Trominon[1] en modifiant sa peau pour se rendre toute à la fois belle et intouchable, puis en s’installant au Château Noir. Elle adhéra très vite au projet de faire main basse sur l’excédent d’énergie du Pont Délicat. Karamousia n’imaginait pas que la manœuvre provoquerait une guerre. Elle pensait que le centre du pouvoir se déplacerait vers le Château Noir, et qu’elle connaîtrait une ascension fulgurante. Or Trominon, Nusiter et Ésilsunigar périrent déchiquetés par l’Horreur des Vents. Le maître de la métempsychose se réincarna dans un double depuis longtemps préparé, alors que l’illusionniste et le démoniste disparaissaient de la circulation. Au lieu de blâmer la Mégapole Souterraine d’avoir introduit le ver dans le fruit, les familles et clientèles de Trominon et Nusiter poussèrent à l’affrontement, en provoquant Fénidar, et en attaquant ce qu’ils croyaient être la cave où Ésilsunigar préparait ses corps. Ils trouvèrent en fait une de ses amies.
Karamousia monta au front à la tête d’une compagnie de guerriers d’ombre. Sa métamorphose la protégeait des mauvais coups. Elle se mit dans le sillage d’un sorcier puissant, profita de ses conseils, et crut même que son camp allait gagner. L’illusion dura trois ans. On avait tendu une embuscade à un petit groupe d’imprudents qui s’étaient aventurés dans les marais. Au moment de donner le signal de l’attaque, le mentor cessa soudain d’exister. Deux démons du Château Noir s’élancèrent, des brutes énormes, aux griffes dures, que les pires sortilèges égratignaient à peine. Une sorte de vide les happa. Karamousia s’échappa, comme tous ceux qui survécurent. Plus tard, on sut que Bellacérée, de sortie ce jour là, leur avait donné la réplique. Refuse répétait les listes, répondait aux questions, éludait les pièges. Son hôtesse lui accorda enfin un peu de repos. Refuse fut autorisée à explorer la tour. Chaque étage était décoré comme un reliquaire. Il n’y avait pas de meubles. On ne voyait nulle part d’endroit confortable où s’asseoir, où se coucher. Les formes habillées d’or et de pierreries évoquaient plutôt des rochers. Sans de bonnes semelles on se serait saigné les pieds sur les émeraudes et les saphirs. La révélation indiquait que le lieu était enchanté, sans fournir plus amples détails. Les perspectives étaient trompeuses, mais à force de chercher Refuse découvrit un réduit, avec un fauteuil garni de rubis pointus et un plan de travail où une feuille attendait qu’on y dessinât un portrait. Dans les anfractuosités étaient disséminés d’autres supports, des crayons, des pinceaux, des pigments, des feuilles d’or et des instruments de doreur, des paillettes brillantes et des lamelles de cristaux. En promenant ses mains sur les surfaces, Refuse s’aperçut que certaines correspondaient à des éléments amovibles, que l’on pouvait ôter, ouvrir, ou tirer vers soi.
« Où êtes-vous Karamousia ?
_ Jamais loin », répondit l’intéressée comme si elle venait de sortir du mur.
« C’est donc ici que vous peignez les portraits. Ne suis-je pas trop indiscrète ? N’y a t-il que les gens des Palais Superposés qui vous inspirent?
_ On me passe parfois commande. Cependant la plupart des mages se méfient de mes créations. Évidemment, ils ont raison. J’ensorcelle tout.
_ Quelle étrange retraite. Trominon est bien loin, désormais…
_ Je suis ici en sécurité. Personne ne peut m’atteindre.
_ Y compris Bellacérée ?
_ Cette tour est un piège, et elle le sait. Alors pourquoi s’y risquer ?
_ Dans la mesure où vous avez soutenu le plan d’Ésilsunigar, vous savez peut-être qui a tué Sijesuis ?
_ On m’avait prévenue que vous poseriez la question.
_ Je tiens Ésilsunigar pour responsable. Cependant, puisque l’Horreur des Vents l’a tué, il a été puni pour son crime. En revanche je ne sais pas comment on a procédé, ni comment on a trompé la vigilance de mon initiateur. J’aimerais connaître le maléfice de la lettre.» Elle raconta à Karamousia ce dont elle avait été témoin. La sorcière incrustée de gemmes réfléchit à voix haute : « une puissante malédiction protégée contre l’annulation, et dissimulée contre la révélation, c’est possible, mais que c’est compliqué ! Pourquoi pas simplement un poison ?
_ Sijesuis portait des gants.
_ Craignait-il pour sa vie ? Avait-il des soupçons ?
_ Mon maître ne m’avait pas confié ses inquiétudes. J’avais voulu qu’il gardât ses distances à mon égard. Ce qu’il fit si bien que je ne fus guère informée de ses affaires particulières, du moins pas avant qu’il ne se sentît mourir. Néanmoins, à sa place, je me serais méfiée aussi car le messager n’inspirait pas confiance.
_ D’accord. Et si la lettre avait été un leurre ? Si le coup fatal était venu d’ailleurs ? » Refuse fronça les sourcils. « Je n’avais pas envisagé les choses ainsi… » Avoua t-elle. Sur le coup la supposition de Karamousia lui parut aussi intéressante qu’invérifiable.
La puissante sorcière s’occupait elle-même de lui fournir ses repas. Pour la nuit, Refuse évoquait un lit d’ombre. Son séjour se prolongea. Après les personnalités des Palais Superposés, elle étudia les termes mêmes du traité de paix. Bien qu’elle n’eût pas à négocier, on estimait nécessaire qu’elle connût bien le texte, et qu’elle sût en faire un exposé magistral et convainquant. Elle devrait également prendre note des demandes, observations et remarques de la partie adversaire.
En résumé, le Château Noir proposait l’arrêt des hostilités, un échange de prisonniers, la fin des envoûtements et des contrôles mentaux, et la création d’un groupe de surveillance chargé de vérifier la bonne application du traité. Il y avait aussi de nombreuses dispositions concernant les vassaux de chaque parti, et différentes propositions pour régler des différents territoriaux. La question de l’énergie du Pont Délicat, pourtant à l’origine du conflit, n’était pas abordée. Un détail attira l’attention de Refuse à la fin du document : Dame Tinaborésia avait rédigé le texte à la demande du Haut Mage du Château Noir. Ce nom ne lui était pas étranger, bien qu’il ne figurât pas dans la collection de Karamousia. L’image d’une femme brune lui revint en mémoire, accroché dans la chambre de Sijesuis. « Saurais-je la reconnaître, si je la voyais ? De quand datait le portrait du manoir ? Ajoutons dix sept ans… A moins qu’elle ne soit une imparfaite, ses traits auront vieilli. » Le renard vint la chercher. Il l’accompagna jusqu’en haut de la tour : le moment était venu de rentrer au château. Karamousia l’attendait, pour prononcer le transfert, et aussi pour une autre raison : « Ma tâche s’achève ici. Puis-je vous demander une faveur ?
_ Je vous écoute.
_ Pourriez-vous m’ouvrir votre esprit ?
_ De quelle manière ?
_ Que mon âme visite la votre…
_ Vous voulez posséder mon corps ?
_ Non, le mien me suffit. J’aimerais voir par vos yeux, entendre par vos oreilles, sentir les mêmes choses que vous. Ainsi je serais témoin de toute votre mission. Je crois que cela peut être avantageux pour vous.
_ Pas pour mon intimité.
_ Oui, je comprends… Mais vous êtes un esprit fort, n’est-ce pas ? Il vous sera facile de me chasser si je vous embarrasse.
_ Cela reste une demande curieuse…
_ D’habitude je ne demande pas.
_ Un sens de sorcier ou une vision lointaine feraient aussi bien l’affaire, non ?
_ Ils peuvent être contrés sans vous cibler. Étant en vous je serais protégée par votre statut d’émissaire.
_ Vous m’aideriez à maîtriser le transfert ?
_ Certainement !»
L’offre de paix.
Refuse quitta le Château Noir escortée de huit cavaliers d’ombre, d’un disciple de Fénidar, et de quatre mages experts des deux sexes. La troupe était surmontée d’un cercle brillant reproduisant la façade occidentale en lignes dorées, entre deux inscriptions explicites. Deux oiseaux familiers surveillaient le lointain. Un grand mâtin sombre trottait devant, humant les brumes froides. Sur sa selle Refuse se tenait roide. Le ciel était blanc, les pavés sales et mouillés. La compagnie s’engagea sur le chemin des marais. Celui-ci rejoignait l’axe nord-sud reliant les Palais Superposés aux Cités Baroques. On tourna à droite. La route traversa un bois clairsemé, en partie brûlé, taché de mousses grises. Des nuées d’insectes lumineux bourdonnaient. A l’approche des cavaliers, ils s’écartaient brusquement ou filaient se cacher dans les mousses. Les écorces abîmées se couvraient d’épines. Un vent fou soulevait les vieilles feuilles brunes, mêlées d’embruns terreux giflant les visages. S’écartant de la voie principale, on gravit une pente rocailleuse. Refuse devina des passages discrets, s’enfonçant dans les rochers.
On fit halte au sommet, dans la ruine d’un manoir fortifié. On avait rebâti les murs épais du corps principal. Cependant l’essentiel se trouvait sous terre. Le Château Noir y entretenait une petite garnison pour moitié composée de féaux. On entra avec les chevaux dans une grande salle au plafond bas, soutenu par de larges piliers. On leur servit une légère collation. Refuse remarqua que leurs hôtes présentaient de subtiles mutations. Tel ce capitaine qui engagea la conversation. Il avait été prévenu de la venue d’un groupe de cavaliers, mais pas de sa mission. L’homme avait des yeux obliques, une toison noire qui n’épargnait que le centre du visage, et un torse puissant. De petites griffes perçaient à travers ses gants. Ses vêtements mariaient les soieries violettes au gros cuir des batailles.
Refuse admit ce que l’emblème lumineux disait déjà : elle participait à une ambassade. Elle ne mentionna pas son rôle. Son interlocuteur s’abstint de poser trop de questions. De sa voix rauque, il prévint cependant : « Au-delà de cet avant poste, vous serez en terrain découvert. »
La compagnie retrouva la grande route. Le ciel s’assombrit. Deux loups poursuivant un chevreuil. Un spectre retirant son linceul. Un monolithe rouge planté de travers dans la terre. Au loin la verticalité hasardeuse des Palais. Un premier éclair rayant l’acier des nuages. Un grondement sourd. Refuse prit ses précautions, alarme, révélation, et la protection dont elle s’était couverte dix sept ans plus tôt en entrant dans la Terre des Vents. Elle n’avait rien de mieux pour l’heure. La foudre frappa le sol devant le mâtin. Une fente s’ouvrit d’où s’extirpa un géant calcaire. Le disciple de Fénidar s’interposa. Mais sur le visage de l’élémentaire une bouche se dessina. Le colosse parla : « Plus un pas, séides du Château Noir ! J’existe pour vous broyer, mais le maître me commande d’abord de vous entendre.
_ Nous venons parlementer », annonça un mage expert.
« Qui conduit cette ambassade ?
_ Moi, Refuse II. Je porte une proposition de paix au nom du Château Noir. Ma première occurrence a réveillé le Dragon des Tourments. Je ne sais qui l’a tuée dans les Montagnes Sculptées. Ésilsunigar a copié son esprit dans une perle et lui a donné un nouveau corps », annonça-t-elle.
_ Je vous prie d’attendre. » On patienta durant une heure. Refuse trompa son ennui en observant les micros événements aux alentours: le mouvement d’un nuage, le frémissement d’un buisson, un chat noir se faufilant entre les rochers, trois tapis volants montant des Palais vers l’Île des Nuées. Puis l’élémentaire reprit la parole : « Nous accueillerons uniquement Refuse. Elle seule est autorisée à poursuivre sa route jusqu’aux Palais Superposés. Nous garantissons sa sécurité pour la durée de son ambassade et sous réserve qu’elle ne dissimule pas une agression.» Stimulée par la perspective du mouvement, Refuse lança sa monture au galop. Des bribes de souvenirs lui revinrent en mémoire : image de crapaud, une corniche, des plantes étranges montant à l’assaut des murs, une figure d’enfant.
Un embrasement spectaculaire jaillit à la base de la structure. Les flammes s’évanouirent aussi vite qu’elles étaient apparues révélant une porte monumentale, dont les battants s’entrouvrirent le temps de livrer passage à l’émissaire. Deux mantes religieuses métalliques hautes de quatre mètres gardaient le hall d’accueil. Étaient également présents, une douzaine de familiers et une foule de gens bigarrés, des sorciers et des sorcières de diverses nuances de gris, disposés en arc de cercle. Une personnalité se détachait de l’ensemble, une face de nuit parcourue d’éclairs jaunes, portant cuirasse, bottes montant jusqu’à mi-cuisse et robe fendue vert sombre. Son épaisse chevelure donnait à son visage des allures de soleil noir. Un long serpent s’enroulait autour de ses hanches et de son épaule. « Ainsi, nous nous retrouvons Refuse. Je suis N’Kaloma, vous en souvenez-vous ? A moi échoie l’honneur de vous recevoir, comme dix-sept ans auparavant, quand nous nous étions parlé dans les écuries. « Bonjour N’Kaloma. Je suis heureuse de vous revoir. Me conduirez-vous dans la salle du conseil ?
_ Nullement. Je vous mène en mon palais. Les Superposés m’ont désignée pour prendre connaissance de votre message, pour en juger le sérieux aussi. Si mon avis va dans ce sens alors seulement le texte sera débattu par mes pairs. Je vous demande de vous servir de la magie le moins possible. Parlez m’en d’abord. Adressez-vous à moi pour tout besoin que vous auriez. Suivez le sorcier au manteau violet. » Refuse se laissa conduire par des chemins inconnus, vers une destination mystérieuse. Elle traversa de nombreux voiles d’ombre, et monta des escaliers de pierre, taillés dans la roche. Un instant, il lui sembla qu’elle avait transféré, en passant dans une grotte obscure, car la qualité de l’air se modifia très vite en deux temps, et qu’elle eut fugacement la sensation d’avoir perdu tous ses repères. Le sorcier au manteau violet écarta un rideau diapré. Il précéda les deux femmes dans un grand salon curviligne, aux parois ondoyantes. Les murs étaient peints de blanc et le sol se composait de dalles lisses, rose marbré, impeccablement ajustées, mais de formes et de tailles irrégulières. Les différences de niveau, nombreuses, étaient marquées par des rebords de pierres noires. Dans les courbes se nichaient des chambrettes. N’Kaloma en désigna une à l’intention de l’émissaire. « Installez-vous ici, prenez du repos ou du bon temps, comme il vous plaira. Chacune des statuettes que vous voyez alignées sur le renfoncement en tête du lit sert de modèle à un serviteur d’ombre habitué. Nommez le et il viendra. Si vous voulez vous isoler un peu, il y a ce rideau… Si vous voulez vous isoler complètement, la formule se trouve au dessus de l’entrée. Prononcez la et la roche se refermera. Apparaîtra alors la formule d’ouverture… Mon associé va vous chercher de quoi vous restaurer.
_ C’est très bien, je vous remercie », dit Refuse.
« Maintenant, donnez moi le message du Château Noir. » Refuse sortit celui-ci de son espace magique, et le tendit à N’Kaloma.
« J’aimerais déambuler un peu dans votre salon », déclara-t-elle.
« D’accord. Vous en aurez vite fait le tour. Toutefois il vous est défendu d’aller ailleurs pour le moment. Le sorcier au manteau violet a rang d’expert, comme vous. Il s’appelle Arrousaniam.»
Refuse dévisagea son homologue. Karamouisa l’avait portraituré. Né aux Palais, d’humeur calme, manipulateur. Elle n’avait rien à lui dire pour le moment. Elle explora l’espace autorisé, le mobilier des alcôves, tandis Arrousaniam ouvrait un discret placard. Il en sortit une sorte de grand scarabée pourvu de très longues pattes. L’automate se mouvait de telle sorte que son corps se maintînt à hauteur constante. En soulevant les élytres, on découvrait des cavités abritant des plats chauds à gauche, froids à droite, ainsi que des boissons. Refuse fut invitée à consommer ce qu’elle voulait. Elle grignota un peu, mangea quelques bouchées de viande rôtie, avala un demi verre de vin. Elle attendit. Une heure passa. Arrousaniam lui proposa d’écouter de la musique. Elle accepta. Le son jaillit des angles, plutôt rythmé, mais la mélodie ne suscita pas d’enthousiasme. Refuse s’installa dans sa chambrette, où, afin de tromper son ennui, elle se plongea dans son Atlas des Montagnes Sculptées. Un long moment s’écoula, si long que le mage en manteau violet lui annonça qu’il préparerait un nouveau repas. Il demanda si elle avait des désirs particuliers. « Pas de graisse superflue », s’entendit-il répondre. On dégusta de la volaille épissée et des légumes verts. Devant une corbeille de fruits, Arrousaniam voulut savoir avec quoi son invitée meublerait sa soirée, dans l’idéal. Refuse haussa les épaules : « Mettez moi une troupe de danseurs. J’en veux des beaux, enfin ce que vous avez… » Le sorcier murmura quelques phrases en langage magique. Apparurent les images holographiques d’une troupe de professionnels n’namkoriens qui effectuèrent une brillante chorégraphie, un peu comme si on eut conservé une vision lointaine du spectacle. Comme N’Kaloma ne revenait toujours pas, la magicienne experte souhaita bonne nuit au magicien expert. Elle tira le rideau de sa chambrette. Une voix intérieure lui suggéra d’essayer une statuette. Elle ne céda pas à la tentation, parce que plus rien ne la motivait, à ce stade de sa mission. Elle mit du temps à trouver un mauvais sommeil, entrecoupé de phases d’éveil au cours desquelles elle se retournait sur son lit en gambergeant. Car elle avait matière à penser : donner des nouvelles à sa familles, rendre son du au Château Noir sans en devenir l’esclave, découvrir comment on avait tué Sijesuis, devenir une puissante magicienne, revoir Sudramar, changer ses habitudes sexuelles, en apprendre davantage sur le passé de la Scène, en savoir plus sur les imparfaits… L’Amlen : se venger ou pas ? Libérée : la revoir, ou pas ? Ésilsuningar : le trahir ou pas ? Karamousia s’abstint de prendre part aux débats, sinon en calmant le jeu : elle aussi voulait dormir.
Arriva le moment où Refuse estima que le repos ne lui était plus profitable, parce qu’elle ressassait toujours les mêmes pensées stériles et parce qu’elle avait envie de bouger. Elle se leva donc. L’appartement était plongé dans la pénombre. La magicienne augmenta la lumière, trouva la salle de bain, se lava, se sécha, se rhabilla, prépara ses sortilèges. Elle ne trouva pas son confrère, mais constata que certaines chambrettes s’étaient refermées. Elle demanda en magique s’il y avait d’autres spectacles holographiques que les danseurs du N’Namkor ? On lui proposa de suivre les pérégrinations d’une courtisane de Sumipitiamar, un concert donné par un quatuor, et un condensé des tribulations d’un jeune rufian de Firapunite nommé Mazaniar. Un récitatif expliquait ce qui arrivait entre chaque mésaventure. Autant de bêtises accomplies en si peu de temps sidérèrent Refuse. Elle en vint à douter de la véracité de ce qu’elle voyait, et pourtant… tout avait l’air si réel. Finalement Arrousaniam sortit d’une alcôve, en affichant une expression d’ennui résigné.
« Bonjour. Rien de neuf ? » Demanda l’émissaire. « Non », répondit le représentant de la partie adverse. Petit déjeuner, puis on tua le temps. Deux aventures de Mazaniar. Un concert. Une partie de cartes. Une orangeade. Refuse se retira dans sa chambrette. Cette fois, elle utilisa une statuette. Le serviteur d’ombre se révéla effectivement un amant capable. Elle joua avec pendant deux heures. Puis on passa à table. Arrousaniam servit le rôti sur une musique des Steppes. Refuse apprécia beaucoup. Une demi-heure durant, l’attente fut un peu moins éprouvante. Elle avait l’impression que tout son corps ralentissait.
Heureusement, un crapaud noir jaillit d’un placard. Il toucha le sol, et enchaîna une série de bonds, pour son seul plaisir. « Qu’est-ce donc ? » Demanda Refuse sous l’effet de la surprise. « Je vous présente Soutilécoroupa, mon familier.
_ Comment prend-on un crapaud pour familier ?
_ J’étais jeune, il m’amusait.
_ Quels sont ses pouvoirs ?
_ Le changement de taille, la révélation, l’alarme.
_ Vous vous entendez bien ?
_ Oui. En plus, il est drôle.
_ Ne lui dit pas cela, elle ne me croira pas ! » Déclara le crapaud. Il enchaîna : « La réponse est pour bientôt. Nos puissances et nos pointures ont fini de relire et de retoucher le brouillon des experts. On rédige la version définitive, et hop ! » Il partit en salto arrière.
« Pourriez-vous me préciser si l’offre du Château Noire est bien accueillie ?
_ Non, notre texte pourrait être une approbation, comme une lettre d’insultes versifiées. » Il s’apprêtait à dire autre chose mais s’interrompit. « C’est drôle, je ne perçois pas votre familier. Serait-ce une tarentule ? » Le crapaud effectua quatre sauts consécutifs en tournant à chaque fois de quatre vingt dix degrés.
« Pas du tout, je n’ai pas de familier.
_ Tiens, comme c’est curieux ! Enfin, du coup j’ai eu tord de m’inquiéter… Vous ne vous ennuyez pas trop ? » Ils soupirèrent.
Opportunément, un mur se déforma à la manière d’un rideau qu’on écarte. N’Kaloma entra, suivie d’autres sorciers. Malgré les années passées, Refuse reconnut Vussiam. Le mage s’avança en scandant sa marche de son bâton d’acier. Le drapé de son large manteau bleu vivifiait son port altier. « Voici », dit-il, « notre réponse ». Refuse prit l’épaisse enveloppe qu’on lui tendait. « Elle va dans le sens voulu par la partie adverse, avec quelques réserves toutefois. Nous proposons un arrêt immédiat des combats et des règlements de compte personnels, cela afin de pouvoir entamer des négociations sérieuses dans de bonnes conditions. Les détails, que vous n’avez point à connaître, se trouvent dans le corps du texte scellé, que vous voudrez bien porter aux puissants du Châteaux Noir. N’Kaloma vous escortera. » Il sortit dans une virevolte théâtrale.
Refuse se dota de la révélation et se protégea d’une alarme. N’Kaloma la regarda avec commisération : « N’avez-vous rien de mieux ?
_ Non.
_ Arrousaniam, enchantez la d’une ˮpréservationˮ. » L’expert s’exécuta. Refuse voulut connaître le bénéfice du charme. « Si votre vie est en danger, la préservation protégera vos organes vitaux. Elle ne fonctionne pas à tous les coups. Le cas échéant ce serait la course entre le sortilège et ce qui pourrait vous tuer.
_ Merci de vous soucier de moi.
_ Je me soucie avant tout de notre réponse », répliqua N’Kaloma.
Cette dernière mena Refuse jusqu’au hall d’entrée des Palais Superposés par le chemin inverse de celui suivi à l’arrivée. Refuse appela une monture d’ombre, tandis que la sorcière au serpent se faisait amener un cheval naturel. Elles sortirent à l’air libre, sous une pluie glacée. Les destriers galopèrent sur un terrain incertain de roche humide, de boue et de flaques. Une aura complexe entourait N’Kaloma. Soudain, celle-ci tira sur ses rênes, imitée par l’émissaire. On voyait, de part et d’autre du chemin, des arbres morts, déracinés, noircis, tordus, et couchés. Sous les yeux des cavalières ils se changèrent en dragons de couleur rouille. Rien à voir avec Des Tourments. On ne leur aurait pas donné plus de six mètres de long, avec la queue. Chacun était monté par un chevalier, l’un tenant un arc bandé, l’autre pointant une lance. « Je vous présente Sirusan et Telmimbo, fils de Trominon », commenta N’Kaloma.
« On ne nous a pas consultés ! » S’exclama Sirusan. « Vous n’êtes pas puissants », répliqua N’Kaloma. « Nous l’aurions été si notre père avait vécu.
_ On ne va pas refaire l’histoire. Laissez nous passer, ou soyez les dernières victimes de la guerre. »
Telminbo tira son trait pendant que son dragon crachait le feu. Celui de Sirusan bondit en avant. Le souffle incandescent enveloppa un globe invisible sans atteindre sa cible. Mais la flèche transperça le bras de Refuse. Une douleur intense fusa dans son corps à partir de la plaie, lui faisant perdre tous ses moyens. N’Kaloma roula au bas de sa monture. Le dragon de Sirusan décapita le cheval d’un coup de mâchoire, tandis que ses griffes le planquait au sol et déchiraient ses entrailles. Telmimbo encocha une nouvelle flèche. La lance fut déviée par l’aura protectrice de N’Kaloma. La sorcière riposta par des éclairs dorés jaillis de ses mains. Le dragon de Sirusan se cabra, désarçonnant son cavalier. Celui de Telmimbo se figea. La flèche de l’archer se perdit. Telmimbo cria quelque chose en dégainant une épée, mais sa monture fit exactement l’inverse en l’emportant loin de l’affrontement. Sirusan tenta d’embrocher N’Kaloma, mais son cœur lâcha avant qu’il de réussît à frapper. Son dragon donna un coup de griffe. La sorcière se jeta de côté pour l’éviter, et dans la foulée murmura un charme d’envol qui la propulsa vingt mètres plus haut. Son adversaire sauta le plus haut qu’il put. N’Kaloma évoqua une lance noire crépitante avec laquelle elle transperça le monstre par la gueule. Refuse, tout en luttant pour rester consciente, ne parvenait pas à casser la hampe du projectile. Elle avait trop mal. N’Kaloma se posa à ses côtés. Elle annula la douleur. Refuse la remercia du fond du cœur. Puis il lui fallu encore une minute pour reprendre l’entier contrôle de son corps. Elle se soigna. « Nous sommes observés depuis les Palais », expliqua N’Kaloma. « Telmimbo n’ira pas loin. Ce qu’il a fait n’était pas raisonnable. Poursuivons notre route.
_ Je pourrais nous faire passer par le Verlieu. Vous pourriez nous transférer directement…
_ Ni l’un ni l’autre, car il s’agit de nous faire voir.
_ D’ordinaire, je préfère éviter les ennuis. On dirait que vous souhaitiez qu’ils se dévoilent.
_ Exactement. Remontez en selle. » Refuse obéit. Elles arrivèrent bientôt en vue d’un petit campement. Les gens du Château Noir avaient dressé des tentes. Fénidar en personne s’était joint à l’escorte.
« Ainsi votre habitude est d’éviter les ennuis ? Ne voyez vous pas que vous les collectionnez ? » Remarqua N’Kaloma.
« Je plaide un moment de folie », concéda Refuse, « ensuite c’est le Château Noir qui m’a recréée.
_ Vous ne serez plus jamais libre. Ésilsunigar vous fera faire toutes ses basses besognes, du moins celles qui ne lui procureraient aucun plaisir. »
Refuse fut rendue au Château Noir. Personne ne l’empêcha de rapporter la réponse des Palais Superposés. Dès lors les négociations purent vraiment commencer. Mais N’Kaloma n’avait pas tord. Entre la formation de Kérisise et Tanidariam, les allers et retours entre Château et Palais, et les missions douteuses, Refuse n’eut plus de temps à elle. On lui demanda de rappeler à l’ordre des féaux, de surveiller le no man’s land, d’intimider des bourgeois des Cités Baroques, de tuer des prédateurs de la nuit, d’espionner la cour du roi à Sumipitiamar, de surveiller certains lieux, ou de se trouver simplement à tel endroit, à telle heure jusqu’à ce qu’un événement particulier se produisît. Quand la paix fut enfin signée, on échangea les observateurs. Tiriryanossi fut nommée aux Palais Superposés. Ces derniers rappelèrent Oumébiliam de Sumipitiamar pour servir au Château Noir. La nouvelle rendit Refuse nerveuse, car elle avait été pour une nuit son amante, autrefois. Elle l’évita.
Défiances.
Six mois après son éveil, sa peau s’était assombrie, mais pas au point de lui rendre sa face de nuit. Elle n’en savait pas plus sur la mort de Sijesuis. Toutefois l’aide de Karamousia lui avait permis de venir à bout du sortilège de transfert. Pourtant Refuse ne l’informa pas de sa réussite. Prudemment, elle testa d’abord ses possibilités, en allant de plus en plus loin, comme elle avait procédé autrefois avec le Verlieu. Elle s’efforça également d’accroître son répertoire de sortilèges, une priorité depuis que l’attaque des fils de Trominon avait montré sa vulnérabilité. Hélas, peu d’experts acceptaient d’échanger avec elle. Les habitants du château héritaient souvent de livres de magie copieux, dont ils exploraient rarement toutes les possibilités. Par ailleurs, quand on attendait d’un magicien qu’il remplît une fonction particulière, on lui fournissait les moyens nécessaires. Par conséquent on estimait qu’elle possédait déjà les charmes les moins puissants. Sauf que certains ˮusuelsˮ lui manquaient encore.
Elle profita des missions qui l’entraînaient loin du Château Noir pour se faire un peu d’argent, et pour acquérir deux sortilèges peu coûteux: l’aura bénéfique et l’aura protectrice. L’idée était de partir sur une monture d’ombre, d’accomplir ce qu’on lui demandait, de s’octroyer du temps pour mener ses propres affaires, avant de revenir d’un coup par transfert. Elle général, elle réapparaissait aux abords du château, ou à Firapunite si Ésilsunigar l’avait envoyée beaucoup plus loin. Par défaut, les sortilèges préparés étaient les suivants : transfert, transformation, vision lointaine, annulation, foudroiement, envol, cicatrisation, aura protectrice, création d’ombre, monture d’ombre, aura bénéfique, alarme, révélation. Une bonne partie était destinée à la protéger des dangers, et particulièrement des autres sorciers, ce qui réduisait d’autant ses possibilités journalières à se rendre utile. Il y avait là un paradoxe. Les mages de la région des Palais Superposés héritaient souvent d’un ou deux objets enchantés qui les aidaient dans leurs débuts, un peu comme la pierre de vie que Refuse avait reçu de Sijesuis, ou le cadeau de Bellacérée, toujours très utile. Devenus puissants, ils avaient en général créé leur propre outil. Refuse n’avait encore rien fait de tel, sinon peut être le lien qui l’avait relié aux Dents de la Terreur. Elle commença à réfléchir à ce qui lui serait le plus avantageux. Se soustraire à la surveillance ? Bénéficier d’une protection permanente? Lui serait-il loisible d’établir un lien avec le réseau d’énergie tellurique ?
Elle crut trouver une sorte d’équilibre, autant sur le plan sexuel que sur le plan professionnel. Tanidariam était un amant efficace, apparemment content de sa situation. Refuse II avait fait une croix sur l’habitude de Refuse I de quitter ses partenaires après la première coucherie. Elle donnait satisfaction à son maître, sans faire trop de zèle, l’objectif étant de se faire oublier en se fondant dans la routine. Or Ésilsunigar n’était pas tombé de la dernière pluie. Quand il voulut savoir, il sut. Refuse fut convoquée dans le bureau du Haut Mage. Il avait fait venir également maints sorciers experts, le représentant des Palais Superposés, Oumébiliam vêtu de jaune et de violet, ainsi que Karamousia. Devant tous il la déclara « puissante dame sorcière ». Les invités applaudirent l’air ravi. On but du vin, on croqua des petits gâteaux, on félicita l’intéressée, et quand les témoins furent partis, Ésilsunigar chargea sa créature d’une dizaine de missions à accomplir dans des délais plutôt serrés. Arrivait donc ce qu’elle avait redouté. Le devina-t-il à sa moue désabusée ? En tout cas il lui plût alors de se confier : « Savez-vous, Refuse II, pourquoi je ne vous ai pas encore mise dans mon lit ?
_ Le respect ?
_ Non, ce n’est pas cela.
_ Quand même…
_ Non, je vous assure, vous êtes ma chose.
_ Un sorcier tel que vous ne m’aura pas attendu pour trouver de quoi se satisfaire.
_ En effet, mes désirs sont déjà comblés, et pourtant ce n’est pas une raison suffisante pour ne point vous prendre.
_ Peut-être m’avez-vous violée avant mon éveil ? Ou vous auriez donné de mon sang à un familier de vos amis, un chat ou un renard, et depuis c’est en sa compagnie que vous jouiriez de mes charmes.
_ Presque. » Il laissa à Refuse un temps pour réfléchir, puis lâcha le morceau. « Je vous ai produite en deux exemplaires, l’une pour me servir comme magicienne, l’autre pour veiller sur mes plaisirs charnels. Elle vous ressemble parfaitement, à ceci prêt qu’elle n’a pas retrouvé ses affaires, et qu’elle a oublié beaucoup de choses. Souhaiteriez-vous faire sa connaissance ?
_ Pourquoi cet aveu ? Avez-vous besoin que je vous haïsse ?
_ Non, je veux que vous sachiez que, quoique vous fassiez, je vous possède effectivement, complètement, et réellement. » Il agita une clochette. Entra une Refuse à la peau claire, aux cheveux châtains, aux yeux noisette, nue, et semblant un peu perdue, comme si on eût braqué sur son visage une lumière trop forte. Il y avait encore de l’intelligence dans son regard et dans ses manières, car elle observa longtemps la scène, puis s’alla lentement blottir dans les bras du sorcier, tout en fixant son double comme pour en percer un mystère. La puissante dame sorcière ne put réprimer un rictus à faire peur, que son interlocuteur accueillit d’un sourire moqueur.
« Comment t’appelles-tu ? » Demanda la magicienne.
« Refuse. Vous aussi ?
_ Oui. Tu es une magicienne, comme moi. Pourquoi n’as-tu jamais lancé de sortilège ?
_ Je suis guérie de cette passion là. Elle ne m’a causé que des ennuis. J’en suis morte. Désormais je ne vis que pour l’amour de mon bienfaiteur. Ses joies sont les miennes.
_ Tu ne souffres pas de ta servilité ?
_ Non, je suis bien contente d’être libérée de mes soucis, et de n’avoir que le plaisir pour horizon, le mien, le sien. » Ésilsunigar souriait de toutes ses dents.
« Haut Mage, ce que vous avez créé n’est pas moi : celle-ci est morte. C’est une plaisanterie de lui avoir donné mon visage. N’importe quelle face avenante eut convenu. Je ne me battrai pas pour elle. Et pourquoi m’avoir soustraite au néant, quand tant d’experts eussent apprécié le cadeau du transfert ?
_ Moins que vous ne croyez. Ici tout le monde me connaît. Mes lubies, mes vices n’ont plus de secrets. N’enviez-vous pas son bonheur ? » Ajouta-t-il en caressant le visage rosâtre. Refuse alla vomir ailleurs. Il pouvait bien en fabriquer cent si tel était son bon plaisir. Ce qui l’écœurait c’était cet acharnement à lui signifier sa domination. « Qu’il me surveille s’il n’a que cela à faire. Mieux eut valu pour lui qu’il me traitât dignement. J’aurais défendu ses intérêts tout en veillant à ce qu’ils n’entrassent pas en contradiction avec les miens. Désormais mon obéissance dissimulera toujours quelque chose. » Pour commencer, elle accomplit ses missions de façon de plus en plus rude et expéditive. Et tant mieux si la réputation de son maître s’en trouvait ternie. Elle acquit petit à petit une bonne connaissance des clans, manoirs, maisons, et autres féaux du Château Noir. Elle s’aperçut qu’elle pouvait cultiver certaines relations comme un jardin. Une personnalité plus sociable en aurait rapidement tiré un grand pouvoir. Hélas la plupart de ses amitiés restèrent à l’état d’ébauche. Ésilsunigar n’y trouva pas matière à s’inquiéter.
Elle se rapprocha des disciples de Fénidar, des garçons assez fiers, très sûrs d’eux, et qui avaient développé une mentalité bien particulière. Elle en retira moult bleus et courbatures, mais obtint de précieux renseignements sur leur tradition. Ces gens se voyaient comme des mutants, ayant tissé un lien avec une entité puissante. Par cette alliance, ils avaient accès à une réserve d’énergie, avec laquelle ils accomplissaient leurs prodiges. Il leur fallait un long entraînement, et une concentration sans faille pour ne faire qu’un avec la source de leurs pouvoirs, mais se passaient d’un langage, des formules, des longues préparations. Les effets n’étaient certes pas aussi variés et subtils que ceux des sortilèges, toutefois un initié intelligent savait en tirer le meilleur parti, par un emploi créatif. N’eut-elle été aussi engagée dans la tradition noire qu’elle eût été tentée, mais elle se contenta d’améliorer son escrime au bâton, contre un lot d’hématomes.
Au fil des mois les missions d’Ésilsunigar accaparèrent tellement son temps, qu’il lui devint difficile de se fixer des buts indépendants. C’était le pire. Comment s’affirmer sans quelque grand dessein personnel ? Elle repensa à ce qui l’avait rendu heureuse. Elle avait aimé Sudramar, et sa vie dans les Montagnes Sculptées. Le retour dans les Contrées Douces lui parut comme le moment où tout avait basculé en sa défaveur. Le grimoire de Sijesuis avait réclamé un prix trop élevé.
Au minimum lui fallait-il vérifier si la ville à l’ombre des Coquillages avait gardé le charme que lui prêtaient encore ses souvenirs. Dès que l’occasion se présenta, la magicienne se transféra à Sudramar. Elle apparut un soir d’été au milieu de la place centrale, face à l’hôtel de ville. Autant dire qu’elle ne passa pas inaperçue. Mais elle fit celle qui n’en avait cure. On la vit se promener dans les ruelles, flânait devant les boutiques. Elle commanda un pichet de vin à l’auberge où elle avait autrefois ses habitudes. Ceux qui l’avaient connus avaient tous vieilli de sept ans. Monsieur le maire avait pris sa retraite. Mais on la reconnut. Un amant d’une nuit, rassemblant son courage, s’approcha de sa table. Il sollicita la permission de s’asseoir en face de la sorcière. On savait qu’on ne troublait pas impunément sa tranquillité. Refuse ne se souvenait plus du nom du curieux, mais joua le jeu. Elle lui sourit. Il se lança : « lorsqu’on m’annonça la nouvelle de votre mort j’en fus attristé. Bien qu’ayant trouvé une compagne plus constante, je gardais de vous un souvenir plaisant. Seriez-vous un fantôme venu nous hanter ?
_ Non mon ami, je suis bien Refuse, la sorcière des Sculptées, mise entre parenthèses pendant sept années. Le Haut Mage du Château Noir m’a recréée. Je vérifie si Sudramar toujours me plait.
_ Ses garçons ?
_ Oui, ses hommes, ses maisons, ses cieux, ses nuits et ses jours, sa rivière, et ses grands coquillages tout autour.
_ Vous prévoyez de vous établir ?
_ J’en rêve seulement. »
Son escapade fut de courte durée, mais comme elle se répéta, la rumeur parvint aux oreilles d’Émibissiâm, qui commanda à Siloume de guetter la prochaine apparition de la dame sorcière, et d’engager avec elle la conversation dès que possible. La familière fit passer le mot dans les lieux préférés de Refuse. De sorte qu’un mois plus tard des enfants toquèrent à sa porte pour lui annoncer qu’une magicienne correspondant à la description « regardait les canards depuis le Petit Pont ». Siloume leur donna une invitation à porter à la visiteuse, et promit une pièce à chacun. Les petits messagers s’empressèrent de mériter la récompense de sorte que l’attente ne dépassa pas quinze minutes. Refuse franchit le seuil de la demeure pendant que les enfants couraient en serrant dans leur poing le disque brillant. L’hôte en robe brune précéda la magicienne à l’étage. Celle-ci découvrit le salon, ses fauteuils et son âtre, ainsi qu’une dizaine de chaises rangées le long des murs, deux tréteaux pliés et le large plateau d’une table posé à la verticale. Siloume servit le thé avec sa grâce habituelle. « Mon maître est inquiet. Il aimerait savoir vos intentions réelles, pas uniquement ce que vous racontez aux bonnes gens de cette ville. Vous portez une tenue du Château Noir. Êtes vous ici en son nom ?
_ Que nenni. Je ne viens à Sudramar, que pour mon plaisir personnel. Cela me détend. Je flâne, je batifole un peu, je mange des pâtisseries. Le mage qui me tient tolère ce loisir, entre deux listes de tâches à accomplir. Comment va votre satyre ? Est-ce lui ou vous qui donnez la leçon ?
_ Émibissiâm n’apprécie pas que je parle de lui.
_ Il est bien naïf s’il m’invite à vous parler et qu’il s’imagine que je repartirai aussi ignorante de ses affaires que je suis venue.
_ Je regrette Refuse… » Siloume fixa le foyer vide de la cheminée. La magicienne remarqua alors une épée posée contre le jambage de l’âtre. L’accessoire lui parut plutôt insolite. Elle se leva de son siège et sans demander la permission prit l’arme dans sa main. Elle n’y connaissait rien, mais nota la présence d’un numéro de série imprimé en creux en bas de la lame, près de la garde. Il y avait également une marque de fabrique, dans une langue dont elle ne savait que quelques mots, mais qu’elle reconnut pour être du daïken, le premier langage du Süersvoken.
« Soit, ne me dites rien de votre maître, mais parlez moi de l’épée. Ses origines sont lointaines. Comment est-elle arrivée ici ?
_ Peut après l’annonce de votre mort, un groupe d’hommes s’en est pris violemment à Émibissiâm. Ils ont réussi à enlever son apprentie. Le maître les a traqués. Il en a tué un ici, un autre à sa tour. Un troisième gaillard s’est enfui dans les Steppes où il a obtenu la protection de la grande sorcière Pirulisénésia. Ils avaient des armes à feu, ce qui les désignait comme venant des Contrées Douces.
_ Bizarre…
_ Ou de la Mégapole Souterraine…
_ Oui, cela sonne mieux à mes oreilles. Mais pourquoi enlever une apprentie ?
_ Vous connaissez Émibissiâm.
_ Certes, mais c’est le devoir de la ville de protéger ses enfants et non celui d’étrangers.
_ Mon maître bénéficiait d’une permission royale. Les attaquants n’avaient pas forcément des pensées aussi nobles que les vôtres. Et désolée de ne pouvoir vous en dire davantage…
_ Vraiment ? » Siloume resta muette.
« Vous a-t-on menacée avec cette épée ? » Siloume resta muette. Refuse remit l’arme à sa place.
« Assurez votre maître que je ne lui veux aucun mal, que je ne suis pas en mission. J’ai de la curiosité, sans plus. » C’était un énorme mensonge, car Refuse abhorrait Émibissiâm depuis qu’elle savait comment il abusait de sa familière. Simplement, elle admettait qu’il ferait un adversaire trop fort pour elle. Elle prit congé sur des paroles rassurantes, tandis que dans son esprit certains rouages à l’arrêt depuis longtemps cliquetaient, d’abord lentement, puis de plus en plus vite. Elle quitta dans l’heure Sudramar, par les montagnes, vers son ancien repaire. Elle comptait se faire oublier pendant quelques mois, enquêter de loin, dans les Steppes.
Mais Émibissiâm ne crut pas le rapport de Siloume. Désormais Refuse menaçait sa position. En d’autres temps, il eut tenté de l’assassiner la nuit même. Toutefois, il se savait surveillé, par Pirulisénésia, au nord, et depuis peu par Saggiavoce, au sud. Le grand mage des Palais Superposés, maintenant que la paix était signée, s’était manifesté dans sa patrie d’origine, les Vallées. Puisque sa rivale venait du Château Noir, Émibissiâm en hâte s’y rendit. Apparaissant sur l’esplanade devant le portail d’entrée, il demanda aux gardes d’ombre à rencontrer le Haut Mage. On l’escorta jusqu’au bureau d’Ésilsunigar avec les égards dus à son rang exceptionnel.
« Quelle surprise ! Émibissiâm ! Si je m’attendais ! S’exclama Ésilsunigar. Que puis-je pour vous ?
_ Vous avez fait de Refuse des Patients votre créature. Or, elle vient souvent à Sudramar. Cette femme a causé bien des problèmes par le passé, vous le savez. Je ne veux plus la voir sur mes terres. Je ne tolèrerai en ma bonne ville aucun autre sorcier puissant, exceptés ceux que j’aurais formé moi-même.
_ Aurait-elle récemment commis quelques incartades ?
_ Non, mais je les sens venir. Elle s’est trop attachée à ma ville. Je ne veux point de heurts entre nous, Haut Mage, mais je la chasserai si elle revient encore.
_ Soyez sans crainte, je lui dirai. Je l’emploie beaucoup, de toutes sortes de manières. Elle est nostalgique, voilà tout.
_ C’est une ambitieuse ! Croyez moi, je sais les reconnaître !
_ Oui, on peut dire cela. Avez-vous prévu de repartir tout de suite, ou passerez vous la nuit ici ?
_ J’ai évidemment de quoi rentrer chez moi !
_ Bien sûr. Je me disais… Si je vous écris un ordre pour Refuse, et que vous le lui portez… L’effet sera d’autant plus saisissant, n’est-ce pas ? Par sa rapidité.
_ Pourquoi pas ? »
Ésilsunigar rédigea donc, à l’encre dorée sur un beau papier noir, une injonction à quitter Sudramar pour n’y jamais revenir. Il signa. Il plia. Il cacheta. Il tendit la missive. Émibissiâm s’en empara, remercia son hôte, et se fit conduire à l’extérieur. Une fois dehors, il se prépara, puis transféra sur la corniche du coquillage où Refuse avait coutume autrefois de demeurer, entre deux voyages dans les Sculptées.
L’alarme la prévint. Aussitôt une idée tordue se forma dans les méandres de sa psyché. Émibissiâm annonça prudemment qu’il entrait. Il s’était si bien protégé qu’aucun des sortilèges de Refuse n’auraient pu l’atteindre ; ce dont elle se doutait. Il se dressa à l’entrée de la chambre ronde, et brandissant la lettre noire, annonça son bannissement à la sorcière, encore enfuie sous ses couvertures. Puis il décacheta et lut le message officiel. Il montra le texte avec la signature, en bas à droite. Refuse se redressa, l’air de sortir des limbes.
« Je comprends », dit-elle en minaudant, « je m’incline, même si je trouve cela très injuste, et mesquin. Je comptais de toute façon partir au matin. Je ne puis m’éclipser avant, car il faut de la magie pour quitter ce nid d’aigle.
_ Parfait. Je vous laisse finir votre nuit. Ne revenez plus jamais !
_ Attendez ! Êtes vous si pressé ? Votre loyale servante n’a pas voulu répondre à mes questions cet après midi. Maintenant que vous êtes là, peut-être pourriez satisfaire ma curiosité. Cette épée trouvée chez Siloume, cet enlèvement : racontez moi.
_ Sont-ce vos affaires ?
_ Non… Mais si je focalise vos craintes aujourd’hui, je vous ai connu plus courtois hier. Je partirai. Je poserai des questions ailleurs, dans les Steppes, dans les Vallées, partout où j’irai. Et soyez assuré que mon maître m’envoie en tout lieu. Donnez votre version. Qui était cette apprentie ?
_ Une fille de Présence, le dernier Sire de la Forêt Mysnalienne. Je l’ai sauvée après la défaite de son père. Elle ne pouvait pas mieux rêver que de devenir mon apprentie.
_ Présence, le familier de Sijesuis ? Il a eu une fille ?
_ Presque une humaine. Pelage blanc. Des yeux bleus. Intelligente, mais je devais la calmer car elle ne tenait pas en place.
_ Jolie ?
_ Que vous importe !
_ Oui, jolie, sans doute. Elle doit vous manquer. Elle serait probablement devenue une grande magicienne, en étudiant à vos côtés. A dire vrai je suis un peu jalouse, mais j’aurais de quoi l’imiter.»
La taille de Refuse se réduisit, sa peau blanchit en se couvrant uniformément de poils raz, et ses yeux bleuirent. « Les cheveux étaient plus longs », corrigea Émibissiâm. La chevelure descendit jusqu’aux bas des reins. Refuse tournait le dos au sorcier. « Autrefois, j’avais pour principe de n’aimer un homme qu’une seule fois. Il me semble que la situation convient parfaitement, dans la mesure où plus jamais nous ne nous reverrons », dit-elle en roulant en boule son corps nu. Elle offrait en spectacle son dos et ses fesses rondes. « C’est trop gros ! Il ne va pas gober cela ! » De fait, il hésita. « Regardez, je ne peux vous blesser. Au pire je foudroie. Et la foudre, je crois vous indiffère. » Elle prononça la formule. L’éclair tonna, mais s’arrêta crépitant sur une sphère invisible, à un mètre de la cible. Émibissiâm s’approcha plus près. Des soupçons, il en avait encore, mais au pire le poignard qui avait égorgé Lourijami pendait toujours à sa ceinture. Il se laissa tenter. Refuse, au début, cacha sa douleur, puis l’exprima, et enfin s’en servit pour le détruire. La petite fille devint panthère, et d’un coup de griffe sectionna l’artère. Du cou ouvert jaillissait le sang, le fauve vengeur y planta ses dents. « Présence m’aura appris deux ou trois choses », pensa Refuse en reprenant forme humaine. Elle détruisit la lettre d’Ésilsunigar, fouilla le mort, puis jeta son cadavre du haut du coquillage montagne.
Le lendemain matin, elle vola jusqu’en ville. Elle pensa réveiller Siloume en toquant aux portes de son balcon, mais la jeune femme n’avait pas dormi de la nuit. « C’est fait », annonça Refuse. « J’ai saisi l’occasion. Tu es libre. Si on pause des questions, fais savoir que la tour m’intéresse. Je dois partir, car il me faut parler à mon maître sans tarder. » Elle se transféra donc non loin du Château Noir. Elle sollicita dès son retour un entretient avec le Haut Mage. Celui-ci s’y attendait, prévoyant quelques récriminations, évidemment. Mais quand elle lui annonça l’assassina du confrère, Ésilsunigar grimaça. « Vous ne m’auriez tout de même pas désobéi ? J’ai vu hier soir, dans ce bureau, le mage de Sudramar. Il était bien vivant. J’ai écrit à votre intention des instructions…
_ Vous ne lui avez pas offert une perle ?
_ Non…
_ Il en aurait eu bien besoin. Je lui ai réglé son compte.
_ Et mes ordres ?
_ Émibissiâm m’a lu votre lettre, en effet. Je me trouvais alors chez moi, au sommet de mon coquillage, et par conséquent à l’écart de la ville. Aussi n’avais-je pas besoin de la quitter. Notre affaire s’est donc réglée en dehors de vos limites. Et maintenant qu’Émibissiâm est mort, il me semble que l’ordre est caduc. Pourquoi ne pourrais-je m’établir à Sudramar, cher maître ? J’aimerais y représenter vos intérêts. Cette affaire de l’enlèvement de la fille de Présence m’intrigue aussi. Permettez moi d’enquêter.
_ Ce n’est pas nécessaire. Nous savons tout : la Mégapole Souterraine a récupéré tous les enfants de Présence.
_ Tous ? Combien en avait-il ?
_ Trois ont survécu à sa mort.
_ Car il est mort, hein ?
_ Oui.
_ D’accord, et pour Sudramar ?
_ Je ne veux plus que vous tuiez des sorciers exceptionnels sans mon autorisation. Nous ne sommes plus en guerre ! Un sorcier de ce rang, cela se respecte !
_ Il avait d’autres choses moins respectables à son actif.
_ Eh bien, ce n’est pas mon affaire ! Ni la vôtre !
_ C’est une vieille histoire avec Émibissiâm. Je l’ai rapidement détesté.
_ Il vous a fait du mal ?
_ Non. Enfin si : il a voulu me chasser de Sudramar, et avant cela il fit de Siloume sa familière et son esclave.
_ Vous couchez bien avec le jeune Tanidariam.
_ Un : ce n’est plus un enfant. Deux : il est content. Trois : je n’ai pas sur son esprit l’emprise d’un mage sur son familier. Autorisez-vous de faire d’un humain un familier ?
_ Nous ne l’interdisons, ni ne l’encourageons. L’intérêt pour l’animal élu est d’acquérir parole et pensée. N’y a-t-il plus beau don ? Il est cependant un lien strictement prohibé : jamais une entité ne doit devenir un familier.
_ C’est donc arrivé…
_ Évidemment. Un familier sans maître devient un prédateur de la nuit. Une entité liée à un mage, à sa mort, se change en démon. En tout cas c’est une des façons. Le regretté Nusiter vous en aurait dit plus long ; lui qui en connaissait plusieurs par leurs petits noms.
_ J’aime quand vous m’apprenez des choses ! Je pourrais vous écouter pendant des heures.
_ Je ne vous savais pas flagorneuse.
_ Sudramar ?
_ Je dois y réfléchir…
_ Pas trop longtemps. Au nord Pirulisénésia ; au sud Saggiavoce, je crois.
_ J’ai besoin de vous ici.
_ Faites une troisième Refuse !
_ Non.
_ Aidez moi à avancer. J’ai perdu sept années.
_ La vie. Vous avez perdu la vie.
_ Avez-vous d’autres choses à me dire, maître ?
_ Oui, servante indocile. En tuant Émibissiâm vous avez gâché mes plans. Malgré son caractère indépendant je projetais de le lier au Château Noir. Qu’il devînt mon débiteur n’était pas pour me déplaire. En outre, vous m’avez désobéi, effrontément. Je me moque bien que votre coquillage se soit trouvé hors les murs. Pourtant votre mort aurait du vous apprendre qu’on n’interfère pas impunément dans les affaires des puissants. Mais vous continuez à n’en faire qu’à votre tête. Heureusement cette situation a des précédents, de sorte que j’ai sous la main l’outil adéquat. » Il ouvrit un tiroir. « J’ai décidé de vous offrir l’instrument de votre soumission. Vous ne sauriez dire non.
_ Vous conspirez à faire mentir mon nom. Me faudra-t-il tout accepter ?
_ En effet, voici un collier de servitude. Mettez le.
_ Je n’en veux pas !
_ Mettez le ou vous ne sortirez pas vivante de ce bureau. »
Refuse le crut. Le bijou lui fit immédiatement horreur, bien qu’elle n’en sût pas les propriétés exactes. Un vilain torque en acier inoxydable. Elle le saisit du bout des doigts. « Je vais le regretter, je le sens. Quelle mort aviez-vous prévue ?
_ Arrêt cardiaque et destruction de l’esprit. On ressent une vive douleur dans la poitrine.
_ Cette chose va me contraindre… Vous allez me torturer. Pourquoi m’avez-vous recréée ? Je ne serai plus moi-même avec ça. » Les larmes lui montaient aux yeux. Ésilsunigar ne se laissa pas attendrir. « Je perds patience », dit-il. Refuse passa le torque autour de sa nuque, en l’agrippant, prête à le retirer. Hélas, à peine en place, le collier lui brûla et les doigts et le cou. Elle hurla. Ésilsunigar la regarda se tordre de douleur par terre, jusqu’à ce qu’elle perdît connaissance, ce qui arriva au bout d’une minute environ. Il quitta la pièce en traversant le mur derrière le bureau.
La magicienne revint à elle dans un état nauséeux. Elle réprima in extremis le réflexe de toucher le torque. Refuse se redressa en prenant appui sur ses coudes. Ses doigts à vif lui faisaient mal. Elle se soigna. Elle se leva péniblement. En face d’elle un miroir lui renvoya l’image de ses traits tirés, et l’éclat métallique de l’instrument du supplice. Elle ressortit honteuse du bureau, par l’antichambre aux tableaux, où longtemps elle broya du noir, n’osant aller plus loin. Refuse ne voulait pas qu’on la vît avec le collier, de peur qu’on ne reconnût le signe de sa servitude. Elle pourrait peut être s’accommoder de la malveillance d’Ésilsunigar, mais ne supporterait pas que tout le Château Noir la rayât. Finalement, cachant le joug sous un foulard d’ombre, elle rejoignit sa chambre, dont elle chassa Kérisise et Tanidariam. Elle croyait trouver la paix dans l’isolement, mais l’apaisement se changea sournoisement en désœuvrement. Elle n’avait rien à faire, ne voulait ni manger, ni dormir, ni aimer, ni haïr. Elle tourna en rond. Le mouvement amena la réflexion.
« Il veut que je sois docile, il y parvient d’un battement de cil. Comment fuir ce scélérat? Si je trouve un moyen d’ôter le collier, il le saura et me tuera. La distance ne fera rien à l’affaire, puisqu’il transfert. »
Elle sortit dans le corridor aux vitres rouges. La dame sorcière parcourut toutes les galeries historiées que Tiriryanossi lui avait montrées. L’épisode de la création des Montagnes Sculptées la ramena au Pont Délicat. Alors, elle se souvint du portail ancien, et du fantôme rémanent se lamentant devant le passage clos. Qui d’autre avait conscience de son existence ? « Je dois percer ce mystère. » Elle résolut de se mettre à l’ouvrage dès le lendemain. Ce dont elle fut empêchée, car Ésilsunigar, méfiant, l’envoya dans un port de la côte est pour prendre des nouvelles d’une cargaison en provenance du N’Namkor. Au passage elle s’entretiendrait avec le capitaine du bateau, un homme du réseau du Haut Mage. Celui-ci lui commanda de revenir au plus tôt, sous vingt quatre heures. Passé ce délais, il la considèrerait comme traîtresse… Refuse s’exécuta.
Cependant à Sudramar Siloume découvrait le cadavre d’Émibissiâm au pied du grand coquillage. Elle avait loué les services d’un paysan robuste, qui la suivait en tirant un âne à sa suite. Ils virent les oiseaux des montagnes festoyant sur un corps nu, disloqué et lacéré, collé au centre d’une tache brune. Leurs becs arrachaient la chair par petits bouts. Déjà les orbites étaient vides. « Ce n’est plus personne. » Pensa Siloume. Néanmoins elle chassa les charognards avec l’épée de Dove. Elle aurait préféré ne trouver que des os, mais il importait que le conseil municipal reconnût son sorcier. Les restes malodorants furent enfermés dans un sac de toile. Le paysan le chargea sur la bête de somme. Le trio s’en retourna en ville. La dépouille fut déposée au centre de la salle du conseil municipal. La mairesse convoqua tous les élus. On admit le décès du sorcier. On l’imputa d’abord à l’attaque d’une bête sauvage, à la suite de quoi Émibissiâm serait tombé du haut du coquillage. On s’étonna que celui-ci abritât un fauve. Comment serait-il monté là-haut ? On supposa l’existence d’une entrée, mais on s’étonna que personne ne l’eût repérée plus tôt. Puis on fit le rapprochement avec Refuse, décédée, recréée, qui y avait établi sa demeure. Siloume confirma que c’était bien Refuse qui lui avait annoncé la mort d’Émibissiâm au cours de la nuit. « Je ne le regretterai pas », déclara t-elle, « il ne me libéra de Joie des Marins que pour faire de moi son esclave. Il rendit sans doute de grands services à notre cité, assez pour que vous fermiez les yeux sur ses travers, mais ce n’était point un honnête homme. Il n’est plus temps de se mentir. Je puis enfin vivre ma vie. Sachez que Refuse réclame la place d’Émibissiâm.
_ C’est la folle qui a réveillé le Dragon des Tourments ! Nos soldats s’en souviennent !
_ Elle est morte.
_ Selon l’histoire qu’elle a raconté, le Château Noir l’aurait recréée. Accepter Refuse c’est nouer un lien avec cette demeure aussi prestigieuse que controversée. Cela mérite un débat. »
Le conseil décida d’annoncer publiquement que Sudramar recrutait un nouveau sorcier municipal. Les candidats auraient trois mois pour se faire connaître. La nouvelle se répandit en ville et dans les Steppes. Elle courut dans les Montagnes Sculptées. Elle parvint aux Vallées, et donc à Saggiavoce.
Celui-ci réfléchit. Il avait formé plusieurs mages, compétents ou experts. Certains pourraient convenir aux bourgeois de Sudramar. Il fit son choix, s’entretint avec son candidat, qui se montra intéressé, puis contacta Pirulisénésia. Evidemment la Haute Magicienne des Steppes avait fait le même genre de préparatifs. Le magicien et sa consœur se rencontrèrent devant la Tour d’Émibissiâm, par images interposées. On discuta. Saggiavoce expliqua que son disciple était un homme marié, dans la quarantaine, expert motivé, capable de devenir puissant, à court terme. Pirulisénésia avait une fille et un neveu à placer. Habitués à un mode de vie semi-nomade aucun n’était très désireux de s’enfermer dans une Tour. Pirulisénésia reconnut que l’offre de Saggiavoce conviendrait mieux à la cité, mais manifesta une meilleure connaissance des affaires locales. Elle déclara qu’elle surveillait Émibissiâm depuis sept ans, et raconta l’histoire de la libération de l’enfant de Présence, qu’elle tenait de Coriace. Saggiavoce lui accorda toute son attention. On discuta. Pirulisénésia évoqua Refuse, sa très probable implication dans le meurtre d’Émibissiâm. Ensemble les deux mages retracèrent le parcours étonnant de la sorcière des Patients.
Ignorant l’état des relations entre Ésilsunigar et Émibissiâm, ils voyaient dans l’assassina du second un coup du premier. Mais alors pourquoi Refuse ne paraissait pas au grand jour ? On discuta. On parla des apprentis d’Émibissiâm. Car si aucun n’était de taille à assumer la relève, les plus avancés seraient « en droit » de réclamer une sorte d’héritage. Mais tous seraient déboutés si jamais la fille de Présence revenait. Bien sûr, un tel coup de théâtre était improbable. Il n’empêche… Dans la mesure où Émibissiâm avait fait d’elle son apprentie à demeure, il l’avait du même coup désignée comme son héritière. Heureusement, il n’avait pas eu le temps de la former. La Mégapole Souterraine s’était substituée à lui. Quant à Siloume… ah oui, Siloume ! Elle ne comptait pas comme une magicienne. Techniquement, elle entrait dans la catégorie des familières sans maître, donc des prédatrices de la nuit. Mais elle pouvait faire valoir son humanité, ça et la vie commune imposée par le défunt. On discuta. On se mit d’accord. Puis Saggiavoce déclara son candidat au conseil municipal. Il évoqua également les droits de Siloume, ainsi que l’attitude étrange de Refuse. La mairesse confirma qu’elle n’avait pas de nouvelles non plus. Les plus hostiles des conseillers parlaient même de faire un procès à la sorcière si jamais elle reparaissait.
Ésilsunigar avait fait son deuil de Sudramar. Sa réflexion en était là qu’il avait eu tord de soutenir Émibissiâm contre Refuse, mais il ne pouvait pardonner l’indiscipline de son agente. Aussi la surchargeait-il de missions requérant le transfert, exigeant toujours un retour rapide. Comme elle était efficace, et condamnée à conclure les affaires en vingt quatre heures chrono, la réserve des tâches à effectuer s’épuisait. Elle surveillait des féaux loyaux, intimidait des serviteurs déjà terrorisés, contrôlait des ouvriers scrupuleux, espionnait des gens qui n’avaient rien à cacher, sinon l’intimité de vies ordinaires. Elle devait délivrer des messages creux, explorer des régions désertiques, ramener de jolis cailloux. Ésilsunigar se creusait la tête, pendant qu’elle guettait l’erreur.
Finalement Saggiavoce installa son disciple dans la Tour d’Émibissiâm avec l’aval du conseil municipal, et la bénédiction de Pirulisénésia. Cette dernière proposa à la ville de prendre des apprentis dans les Steppes. On donna l’or du sorcier à Siloume, qui se déclara satisfaite de pouvoir garder et embellir sa maison. Saggiavoce recopia le livre de sorts d’Émibissiâm. Il n’y trouva rien qu’il ne sût déjà, mais le conserva dans l’hypothèse où il faudrait un jour apaiser Refuse, cette demoiselle trop souvent mêlée aux pires catastrophes, et qu’on avait peut être trop ignorée. « Elle ne doit plus rester dans l’angle mort », confia-t-il à Pirulisénésia. Son égale en était d’accord. Toutefois les murs du Château Noir protégeaient bien ses habitants de la vision de sorcier. Les déplacements de Refuse étant imprévisibles, la surveillance resta un vœu pieux.
La collectionneuse.
« Le Manoir Oblique », ainsi nommait-on la demeure de Dame Tinaborésia, sise au cinq de la rue Merol, dans le village d’Inavène. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle se distinguait nettement des constructions avoisinantes. Elle était deux fois plus haute que les plus importantes maisons bourgeoises, disposées en cercle autour de la place centrale.
De loin, ses angles noirs montaient vers le ciel. De près, on découvrait un délire de plans triangulaires évoquant les pliages insensés de gigantesques feuilles de pierre. Les surfaces étaient sombres et striées. On n’imaginait pas habiter là dedans, et pourtant une sorte d’escalier menait à une ouverture obscure à trois mètres du sol. Il était composé de marches anguleuses en suspension dans l’air, aucune n’étant orientée dans le même sens que les autres.
Sept ans plus tôt, un livreur les avait montées, en tenant un tableau emballé dans un vieux drap. Dame Tinaborésia avait généreusement rétribué le transporteur, puis avait accroché son image au dessus de son bureau, parmi d’autres peintures. La maîtresse du manoir entretenait une relation bien particulière avec ses représentations. En effet, dans chaque pièce de la grande demeure se trouvait une réplique de l’habitante. Les coiffures, les habits changeaient, mais pas l’âge apparent. On lui donnait toujours vingt ans. Les doubles obéissaient à l’originale, mais telle n’était pas leur fonction première. Chacune revivait, en boucle, un épisode marquant de la vie amoureuse de Tinaborésia. On voyait aussi les amants, les figurants et le décor, car sur simple demande l’environnement s’accordait à ses souvenirs. Tinaborésia éprouvait ce que ressentaient ses doubles. Il lui arrivait de cumuler plusieurs moments à la fois.
Ainsi se divertissait-elle quand le roi du Garinapiyan ne sollicitait pas ses talents de magicienne. Il lui arrivait également de revoir ses amants, quand ils vivaient encore, ou de s’en trouver un nouveau. La sorcière d’Inavène jouissait de la vie depuis des siècles. A la différence des imparfaits de l’Amlen, nul handicap ne ternissait son existence prolongée. Elle avait connu le Tujarsi, avant la chute. Elle avait fait équipe avec Sijesuis, homme subtil et cultivé. Puis elle s’était éprise d’Ésilsunigar, potentat venimeux, père de son huitième enfant, Manidorar. Ce dernier s’était embarqué dix-sept ans plus tôt pour le Firabosem, évitant la guerre des Palais de justesse. Manidorar n’avait que rarement donné de ses nouvelles. Ses préférences allaient au Château Noir.
Mais Tinaborésia tenait dans sa main une lettre de lui. Après toutes ces années, il se racontait peu. Manidorar avait d’abord servi les intérêts de son père. Il évoquait rapidement des capitaux placés dans certaines industries. Prenant de l’assurance, il souhaitait monter ses propres affaires : de l’import-export entre les deux continents. Manidorar aurait besoin d’être régulièrement informé des affaires de Gorseille. Par conséquent il requérait un moyen de communication plus rapide avec sa mère… Tinaborésia n’était pas contre. Le portrait pourrait bien resservir… Toutefois la magicienne devait d’abord renouer avec le père. Etait-il au courant des projets de son fils? En était-il l’instigateur? Que dissimulaient les deux hommes?
Comme à son habitude Ésilsunigar convoqua son exécutante à son bureau. Il lui tendit un cartel sur papier noir, où figurait sa mission du jour : porter une jolie boîte de confiseries à Dame Tinaborésia, sujette du Garinapiyan, résidant à Inavène, au numéro cinq de la rue Merol. Croyant à l’erreur tant attendue, Refuse eut du mal à contenir sa joie. Elle s’empressa de transférer avant que son maître ne changeât d’avis.
Refuse apparut sur la place centrale d’une petite ville froide et brumeuse. Tout autour, des façades élégantes étaient disposées en cercle, avec leurs échoppes au rez-de-chaussée. A l’angle de la rue principale se dressait la mairie. Deux autres voies s’éloignaient de la place, dont la rue Merol, indiquée par une enseigne en fer forgé et bois peint. La magicienne n’eut pas besoin de s’en remettre au numéro pour trouver le Manoir Oblique.
Refuse atteignit l’entrée, un simple voile noir. Elle regarda autour d’elle, cherchant la sonnette. Il n’y en avait pas. Elle appela. Une voix suave lui demanda ce qu’elle voulait. « Ésilsunigar m’envoie porter une boîte de confiseries à Dame Tinaborésia », expliqua Refuse. « Un instant je vous prie ! » La messagère attendit, jusqu’à ce que la voix l’invitât chaleureusement à entrer. Refuse passa le seuil. « Où est la maîtresse de maison ? Demanda-t-elle.
_ Un peu partout », lui répondit la voix.
De fait, un salon interminable s’offrait à la vue de Refuse. Sur un canapé Tinaborésia écoutait le récital d’un violoniste. Refuse la reconnut d’après le portrait qu’elle avait vu aux Patients. La dame ne lui prêtait aucune attention, et ne répondit pas à son salut. Plus loin, la même femme partageait un repas aux milieux de joyeux convives. Leurs traits et leurs voix gagnèrent en netteté au fur et à mesure que la visiteuse réduisît la distance. En revanche la première partie du salon lui parut plus floue.
Sur sa gauche, Refuse remarqua un escalier en colimaçon. « Pourquoi pas ? » Se dit-elle en posant le pied sur la première marche. A mi-hauteur une boucle d’oreille attendait qu’on la ramasse. Refuse se garda d’y toucher. Elle déboucha sur un nouveau salon, plus petit, plus cohérent, plus réel. Pourtant là aussi se jouait une scène. Tinaborésia, debout près d’une fenêtre cintrée, encadrant le bleu lumineux du ciel, discutait avec un homme au teint gris clair, élégamment vêtu. Tous deux tenaient des coupes de verre, emplies de vin rouge. On sentait un peu de fatigue. La voix de l’homme avait un timbre agréable et posé, celui de quelqu’un habitué à négocier. C’était Sijesuis. Tinaborésia, en robe longue et noire, semblait boire ses paroles. Refuse fut tentée de s’approcher, mais se ravisa. Sans doute était-elle observée, en ce moment même.
La visiteuse erra encore dans la demeure jusqu’à s’y perdre. Les pleurs d’un nouveau né l’attirèrent vers un rideau rouge, qu’elle écarta. Dans une chambre très décorée Tinaborésia venait d’accoucher. Elle se portait bien, n’était pas trop fatiguée, et souriait. La magie y était sans doute pour quelque chose. Sur sa poitrine criait le bébé, un garçon. Le cordon ombilical était déposé dans une bassine en argent. Ésilsunigar tenait le couteau. S’il portait les cheveux longs à cette époque, son visage avait déjà l’aspect de la pierre. Il n’y avait personne d’autre dans la pièce. Les propos échangés indiquaient que le maître du Château Noir était le père de l’enfant. Avait-il obtenu d’elle qu’elle trempât dans le meurtre du magicien des Patients ?
Refuse parcourut la demeure enchantée à la recherche d’autres indices. Elle n’en trouva pas. Certains murs, opaques de l’extérieur laissaient entrer une lumière vespérale. « Tinaborésia ! Dites moi comment je dois vous remettre le cadeau d’Ésilsunigar ?
_ Suivez moi », répondit la voix féminine déjà entendue à son arrivée. Une image surgit d’un mur. Illusion ou fantôme, la femme passait aussi à travers les meubles. Elle guida Refuse jusqu’à une paroi inclinée. La surface devint noire. Refuse traversa le voile. Elle entra dans un petit salon blanc aux murs presque droits, couverts de tableaux. Le plafond se permettait encore quelques fantaisies angulaires, mais le sol était quasi régulier. Tinaborésia attendait dans un fauteuil, devant une table triangulaire. Elle proposa à Refuse de s’asseoir. La messagère prit place, en se tournant un peu de côté afin de voir l’hôtesse. Elle posa la boîte sur la table. Les deux femmes s’observèrent en silence. Tinaborésia portait des chaussons noirs, une longue robe bleu nuit, taillée dans un tissu diapré, et un corset noir ourlé de torsades bleues. Les manches de sa chemise étaient d’un orange brillant. Ses longs cheveux étaient coiffés en arrière, retenus par un bandeau ambré.
« Pardonnez moi d’avoir pris mon temps, mais je suis si curieuse. Vos tranches de vie sont fascinantes. Je me suis un peu perdue… Pas au point d’oublier ma mission cependant. Mon maître voudra une preuve que j’ai accompli la tâche qu’il m’a confiée.
_ Certainement », répondit Tinaborésia en souriant, « puis-je vous offrir à boire ?
_ Une infusion, s’il vous plait. »
Un serviteur apporta les boissons. Refuse suspecta que son hôtesse avait donné les traits d’un ancien amant à une création magique.
« J’étudierai la boîte le moment venu, déclara Tinaborésia. Ésilsunigar s’amuse avec ses petites catins, mais il me revient toujours. Je ne suis pas en reste, comme vous l’avez certainement remarqué.
_ Ce sont apparemment de simples friandises…
_ Livrées le jour même où je m’apprêtais à lui parler. Qui êtes-vous ?
_ Refuse II. Je suis morte, Ésilsunigar m’a recrée. Je le sers de mon mieux. Je dois être rentrée au Château Noir demain matin, sans faute.
_ Je vois.
_ Vous êtes assurément une magicienne. Puis-je vous demander quelle est votre tradition ?
_ Blanche.
_ Vous venez des Prairies ?
_ Non. Je ne souhaite pas parler de mes origines…
_ Pour avoir déjà rencontré des gens de votre tradition, je sais que vous gardez vos couleurs et que vous vous passez de familiers. Il y avait une histoire avec les entités des portails…
_ Oui, les mages de la tradition noire sont simplement ceux qui s’autorisent l’emploi des opératrices rebelles, d’abord piégées dans des chimères, puis dans des animaux. Ils ont été marqués il y a fort longtemps afin qu’on s’en défiât. Néanmoins peu de gens s’en souviennent, y compris les principaux intéressés, parce qu’on n’a plus ouvert de Grand Portail depuis des millénaires… Si vous voulez vous faire une idée des risques encourus, songez aux sortilèges corrompus.
_ Pourquoi préférer les rebelles aux entités loyales ?
_ Elles étaient plus capables dans certains domaines. Votre tradition aime bien négocier, ce qui suppose des interlocuteurs intelligents. Vous y gagner en souplesse. Vous y perdez en sécurité. Quand vous créez un familier, vous y piégez une entité. D’où leurs pouvoirs particuliers, parce que vos fondateurs se sont débrouillés pour que les opératrices en viennent à aimer leurs prisons.
_ Je comprends mieux… Vous avez choisi la tradition blanche ?
_ Non, pas plus que vous n’avez choisi la noire.
_ Ah. » Refuse but son thé. Son regard se passa sur les tableaux. La moitié figurait les anciens compagnons de son hôtesse, en faisant ressortir leurs différences de caractères, et l’autre moitié représentait Tinaborésia, habillée ou coiffée comme ceci ou comme cela, mais immuable en fin de compte. Au dessus d’elle, penchée à trente degrés, se trouvait la peinture du manoir de Sijesuis. Refuse était certaine qu’il s’agissait de la même œuvre, revenue à son point de départ.
« Pardonnez ma curiosité est-ce bien le portrait qui ornait la chambre de Sijesuis ? Demanda Refuse.
_ Effectivement.
_ Vous communiquiez par cette image ?
_ Notamment.
_ Vous avez su qu’il se mourait ?
_ Oui, dès le début.
_ Vous n’avez pas pu le sauver ou pas voulu ?
_ Il ne me l’a pas demandé. Je lui ai tenu compagnie. J’ai soulagé sa douleur, j’ai prolongé son agonie, ainsi qu’il le désirait. On ne peut pas grand-chose contre une liaison fatale. » Le regard interrogateur de Refuse appelait une explication.
« La liaison fatale est un maléfice rare et corrompu. Il fait de sa cible une source d’énergie pour un ou plusieurs sorciers. Plus ils utilisent leurs pouvoirs et plus ils épuisent la victime. Mais l’entité n’est pas loyale. Elle vampirise parfois celui ou celle qui la convoque.
_ Vous savez qui ?
_ Non, navrée de vous décevoir. Ce n’est pas moi. Ésilsunigar l’a peut être commandé, mais je doute qu’il ait lui-même frayé avec une opératrice aussi instable.
_ Aurait-elle pu transiter par votre image ?
_ Sans que je ne le remarquasse ? Difficilement. Néanmoins, je recevais du monde à cette époque… Je ne puis vous éclairer davantage, sinon en vous précisant que mes pouvoirs ne sont nullement tournés vers le meurtre. Je n’ai pas besoin de métempsychose pour durer, si vous voyez ce que je veux dire…
_ Seriez vous une imparfaite ?
_ Ah non, moi je suis très réussie !
_ Je serais bien sotte de ne pas vous demander…
_ Évidemment, mais je ne peux vous répondre. J’ai rencontré la bonne personne, au bon moment, et j’étais riche. Je ne possède pas le savoir nécessaire, et ceux qui l’ont sont passés maître dans l’art de se dissimuler. Je n’ai jamais retrouvé mon bienfaiteur. »
Refuse ne parla plus pendant un moment. Son hôtesse connaissait probablement le nom de l’assassin de Sijesuis. Mais elle avait laissé entendre qu’il aurait pu succomber à son propre maléfice. Très pratique, assurément. Peut être saurait-elle desserrer l’étau du collier de servitude… Tinaborésia souriait de toutes ses dents, comme si elle lisait dans les pensées de son invitée.
Refuse tenta un rapprochement par l’échange : « Je suis toujours à la recherche de nouveaux sortilèges. Mon répertoire pourra sembler un peu limité pour une sorcière de votre rang, toutefois s’il était possible d’échanger, ou d’acheter…
_ Vous me surestimez. Ce doit être la demeure, elle fait cet effet là.
_ J’ai besoin de me libérer d’une contrainte imposée par Ésilsunigar. M’aideriez-vous ?
_ Non.
_ Même si je vous rendais un service ?
_ Je n’ai rien à vous demander. Je n’ai besoin de rien. »
Refuse regarda sa tasse de thé. Les mots lui manquaient pour convaincre son vis-à-vis.
« Avez-vous une réponse pour Ésilsunigar ?
_ Je dois d’abord savourer son message. Mais soyez sans crainte. Vous aurez ma réponse à temps. Une de mes images va vous conduire à votre chambre. »
De fait Tinaboresia se dédoubla. La réplique invita Refuse à la suivre. Elle conduisit son invitée à une chambre polygonale aux murs variablement inclinés. Le plafond émettait une lumière rose. Il n’y avait pas de fenêtre dans cette pièce. Le lit aux couvertures mauves promettait un sommeil réparateur.
Refuse se déshabilla et se glissa entre les couvertures. Elle dormit peu mais bien. A son réveil, le double de son hôtesse alla lui chercher un repas chaud. L’horloge murale indiquait minuit. Refuse mangea sous un éclairage violet. Elle sortit ensuite, en quête d’une scène de la vie de Tinaborésia qui lui apprendrait quelque chose d’utile. Le double ne la lâchait pas.
« Avez-vous jamais aimé quelqu’un qui vous tînt en son pouvoir ? Demanda Refuse.
_ Non, personne.
_ Habitez vous tous ces souvenirs ?
_ L’esprit papillone de l’un à l’autre, et parfois s’ouvre à deux ou trois scènes simultanément. Alors les sensations s’additionnent.
_ Moi aussi j’existe en plusieurs exemplaires. Ma copie apprécie sa servitude. Mais intime comme vous l’êtes avec mon maître, peut être vous l’a-t-il présentée ?»
Le double ne répondit pas. Refuse passa la nuit parmi les souvenirs de la collectionneuse.
Au matin, Tinaboresia lui tendit un objet plat, enveloppé de tissus. Refuse devina qu’il s’agissait d’un tableau, sinon du tableau, compte tenu des ses dimensions. Sitôt sortie du Manoir Oblique, une rapide inspection confirma ses soupçons. Elle rentra au Château Noir, et fit connaître immédiatement sa présence pour éviter les ennuis. Mais au lieu de se rendre directement au bureau d’Ésilsunigar, elle se livra à une analyse approfondie de l’enchantement associé à l’objet.
Hélas le maître la fit appeler avant qu’elle n’eût fini sa tâche. Il réceptionna le tableau sans faire de commentaire.
Ésilsunigar ne lui confia pas d’autre mission de toute la journée.
[1] Trominon : magicien d’exception, maître des illusions, cynique et répugnant. Il mourut quand Refuse I, poignardée par Dents-Blanches, libéra l’Horreur de la Terre des Vents.