Chapitre six : Enfants Perdus.
La recherche.
Présence voyagea sous le couvert des buissons et des hautes herbes, ne s’approchant des villages que pour dévorer une poule, ou consommer les entrailles d’un chevreau. Sa taille de panthère exigeait de grosses quantités de viande, pourtant il s’abstint d’attaquer les humains. Se mouvant vers un avenir incertain, il ne voulait pas se les aliéner. Après tout, le fils qu’il cherchait se nommait Presqu’humain. Présence atteignit Bonnes-caves en deux semaines. Il se rapprocha de la mer quand il devina qu’il touchait au but. Pourtant il ne reconnut pas tout de suite la petite ville côtière.
Il vit des ruines et des cendres. Quoi de plus normal ? Puis il se dit que la végétation aurait du repousser depuis longtemps, que la forme du littoral lui semblait familière, que la cité ne pouvait pas être loin. Quelque chose clochait. Il huma l’odeur de la viande cuite. Depuis la plage, il grimpa un talus, puis de buisson en buisson se faufila jusqu’aux vestiges d’une enceinte effondrée. Il ne reconnut aucune rue, aucun édifice, mais estima rapidement les dimensions du site, celles d’une cité fortifiée. L’incendie était ressent. Il pensa à un accident, ou à une attaque d’origine humaine. Il entra dans les ruines. De petits groupes de femmes et d’hommes avaient reconstruit quelques baraques adossées à des pans de murs. Il en compta cinq ; fort peu. Un feu involontaire aurait tué une minorité d’habitants ; les autres auraient fui. Il chercha des signes de combat. Il n’en trouva pas. Il découvrit l’entrée d’une cave d’où montait une forte odeur de chair brûlée. Le seuil était encombré d’ossements humains. On avait un peu déblayé, mais à peine. A Peine… Présence alla rôder près des baraques. Sans être expert en construction il comprit que l’ordonnancement des matériaux avait quelque chose de négligé. Les gens étaient peu nombreux, car il y avait eu peu de survivants, mais aussi parce que les plus valides travaillaient aux champs. Les moins aptes s’affairaient à des petites tâches futiles, avec une lenteur exaspérante, ou ne faisaient rien du tout. Des prostrés. Présence déambula dans les gravats et les poutres charbonneuses. Le soir, après le retour des laboureurs, il fit la tournée des foyers. Ils totalisaient quelques dizaines de rescapés. Le félin ne vit ni Presqu’humain, ni Iméritia. Pourtant il avait acquis la certitude d’être au bon endroit.
A la nuit tombante Présence se révéla. On le montra du doigt. Le fauve s’avança. A cinq mètres il s’arrêta. En silence on s’observa. « La seule chose qui m’importe est d’avoir des nouvelles de Presqu’humain, l’aimable rejeton de dame Iméritia », déclara-t-il simplement. Il ne bougea pas, fixant de ses yeux émeraude les flammèches des foyers. Sous les étoiles, les esprits renouaient avec le néant primordial. Le cœur du chat bâtit cent fois. Alors, une voix atone prononça ces mots : « La dame est partie avec un chevalier. Le garçon s’est volatilisé. Demandez au Dragon ce qu’il en a fait. Disparaissez.» Présence se fondit dans les ténèbres.
Ainsi on avait réveillé la malédiction, et celle-ci lui avait ôté une vie. En outre, il avait perdu un temps précieux, qu’il eût mieux employé à retrouver les enfants confiés par l’ours aux rapaces. Il alla chasser. A l’aube, il se trouva une cachette pour dormir. En fin d’après midi, il décida de repartir. « Il y aurait plus rapide, évidemment. Si je mourais, la perle me transporterait immédiatement dans le corps d’un de mes héritiers. Je pourrais être mâle ou femelle. Mais encore faudrait-il qu’au moins l’un ou l’une ait survécu. Je n’ai sur ce point aucune certitude. » Il chemina ainsi une douzaine de jours, la mer à sa droite, la garrigue à sa gauche. Il ne se passa rien de notable, sinon qu’il dévora un homme isolé au crépuscule de la quatrième journée, et qu’il aperçut un petit voilier, un peu flou, cabotant le long de la côte, au huitième matin. « Il y a encore des bateaux, malgré le Dragon, comme c’est étrange.»
Il s’engagea dans la Forêt Mysnalienne avec l’espoir que les rapaces auraient rapporté ses enfants au château. Malgré les dangers Présence se sentit ragaillardi. Il évita les maléfices rémanents, les champignons ensorceleurs, et les rares chimères. Il ne rencontra aucun de ses semblables.
Au bout d’une semaine, le félin pointa son museau à l’orée de la clairière. La vision des décombres l’effara. Il s’était attendu à bien des choses, mais pas à cela. Il huma l’odeur des cendres. Il grimpa à un arbre pour avoir une vue d’ensemble. Il remarqua que les tours effondrées avaient projeté davantage de débris vers l’ouest. Présence ne pouvait croire qu’un incendie accidentel eût à ce point détruit son donjon. Restaient deux possibilités : le sortilège d’un haut mage ou un énorme dragon. Or les Palais Superposés étaient loin. Son seul ennemi parmi les mages avait été Émibissiâm, certes puissant, mais incapable d’un tel prodige. Ceux de la Mégapole Souterraine nourrissaient d’autres intentions que de tout casser. Puisque Des Tourments s’était éveillé il fallait logiquement lui imputer le désastre. Les certitudes de Présence s’évaporaient. En somme son plan n’aurait jamais marché ; il n’aurait jamais été hors de portée… « On dirait que je ne sais plus rien », se dit-il.
Cependant depuis son poste d’observation il nota que les deux tours indemnes étaient encore habitées. Indemnes ! A en croire les chroniques le dragon n’était jamais si négligeant. Avait-on exagéré ? Il descendit de son perchoir pour faire le tour de la clairière. Quand il eut fini son inspection, il voulut en savoir plus sur les occupants. Était ce des survivants ? La panthère s’avança dans les décombres à la faveur du crépuscule. Il fallait agir vite, car les humains s’enfermeraient probablement pour la nuit.
Présence nota que l’entrée d’une tour était gardée par quatre hommes armés de fusils, en tenues grises, avec des bonnets à visière et de longs manteaux. Il pensa à la Mégapole Souterraine. « D’une façon ou d’une autre ils ont obtenu ce qu’ils voulaient ». Le félin n’était guère habitué aux armes à feu. A l’époque où il vivait dans les Contrées Douces celles-ci étaient encore rares. Les compagnies de gendarmerie commençaient tout juste à s’équiper. Toutefois il ne s’agissait pas vraiment d’une redécouverte, le secret des poudres détonantes ne s’étant jamais perdu. Mais depuis la chute du Tujarsi et du Süersvoken, les ateliers et les usines avaient manqué ; la nécessité aussi. Les Contrées Douces ne s’étaient réarmées que lorsque des bandits avaient fabriqué des mousquets artisanaux. Présence devinait la fonction des tubes de fer. Il n’avait pas envie de se faire tirer dessus, à peine sorti de l’ombre. Reprendre sa taille de chat ne le tentait pas non plus. Il envisagea d’escalader le mur jusqu’au niveau des premières fenêtres. De part la conception du château elles étaient a priori trop hautes placées. Mais les débris du donjon jeté bas s’entassaient dans la cour intérieure. Les gravats noirs de la tour centrale s’élevaient aux deux tiers de la hauteur des premières meurtrières. Présence estima la distance, la largeur des ouvertures : trop longue, trop étroites. Il renonça. Le félin se résolut à s’adresser aux gardes.
Il grimpa le monticule par l’est. En prenant soin de rester à couvert, la panthère parla aux hommes : « Bonjour messieurs. » Ils levèrent leurs fusils, cherchant l’origine de la voix. Seule une tête noire dépassait de la masse des blocs entassés. Deux tireurs la mirent en joue, pendant que leurs frères d’armes s’assuraient qu’il n’y avait pas d’autre menace. Présence joua cartes sur table : « Je suis l’ancien maître de ces lieux. J’aimerais m’entretenir avec le nouveau propriétaire. Dites lui simplement que c’est au sujet des mes enfants. » Un des gardes toqua à la porte de la tour. Il murmura à travers un guichet. Tous attendirent la réponse dans le jour déclinant. Au bout de cinq minutes, un visage lumineux apparut au dessus du félin. La face blanche formula une question : « Qui êtes-vous ?
_ Sire Présence, le châtelain dépossédé.
_ Êtes vous venu réclamer ces terres ?
_ Non, ma défaite est consommée. J’ai fait savoir sans malice que je venais pour mes enfants. Me direz-vous votre nom ?
_ Svarchtroz, magicien expert de la Mégapole Souterraine. C’est quoi cette histoire d’enfants ?
_ Quand je suis parti me battre contre la coalition du Garinapiyan, j’ai laissé ici quatre miens bambins.
_ Le dragon les aura brûlé.
_ Non, car je sais que les rapaces d’ombre les avaient emporté en lieu sur pour les mettre à l’abri. Je suis parti pour Bonnes-Caves afin de récupérer le cinquième. Mais la ville a été détruite. Me voici de retour. Je ne sais ce que les aigles ont fait de ma descendance. Vous auraient-ils approché ?
_ Non, et quand bien même ? En quoi vos chatons seraient-ils d’un quelconque intérêt ? Pourquoi ne pas simplement les étouffer ? Ne serait-ce par éteindre définitivement vos prétentions ?
_ Je n’en ai plus ! Mais vous n’êtes pas sans savoir que ma progéniture a apparence humaine. Libérée les a vu !
_ Il se peut, mais je n’ai pas prêté grande attention à cet aspect de la situation. Vous êtes redevenu un prédateur de la nuit parmi d’autres. Vous êtes fini. Et vos enfants sont peu de chose.
_ Ce sont des êtres exceptionnels ! Ils associent le meilleur du félin et de l’humain !
_ Le meilleur ou le pire ?
_ Comment croire que vous soyez si peu curieux ?
_ Que m’offririez vous en échange ?
_ En échange de quoi ?
_ D’une information utile, du retour d’un petit.
_ Sachez que j’ai une grande habitude des mages. J’ai servi Sijesuis des Contrées Douces, mais il n’était que le dernier d’une impressionnante lignée.
_ Et tout cela en une vie de chat ?
_ J’ai connu de longues parenthèses… Et je me suis bien débrouillé !
_ Hum… Votre cas est particulier. Je vais relire mes notes, mettre à jour votre dossier, et demandé des avis compétents. Restez dans les parages. Je vous répondrai demain à la même heure. Qu’en dites-vous ?
_ J’accepte. »
Le visage disparut. Présence retourna dans la forêt. Il chassa. Sur un arbre il médita. Ce n’était pas dans les habitudes des mages de se montrer aussi respectueux des voies hiérarchiques. Svarchtroz n’avait pas sauté sur l’occasion pour s’assurer l’exclusivité des services du prédateur. C’est donc qu’il n’était pas si puissant. La Mégapole Souterraine avait confié les ruines du château à un homme docile. Était ce une bonne chose ?
Svarchtroz était bien un exécutant. Sitôt la conversation finie, il sortit d’une malle un épais cahier relié de cuir. Il ouvrit l’ouvrage à une page reproduisant le rapport rédigé par Libérée après son ambassade. Les enfants du chat y étaient décrits succinctement. Quatre étaient nommés, Increvable et Bienentendu, Inaudible et Presqu’humain. Le cinquième, particulièrement agressif, avait refusé de dire son nom. Svarchtroz ne savait pas quoi faire de ces informations. Il était là pour déblayer, reconstruire, et localiser la source de pouvoir de Lourijami. Ensuite un mage plus puissant prendrait le relais. Svarchtroz se trouvait dans une pièce ronde, assez vaste mais chichement meublée. Une table très simple et une chaise pliante, constituaient le seul mobilier en dur. Il dormait encore sur une natte. Le magicien se pencha de nouveau sur la malle pour y prendre un objet en bois rectangulaire de la hauteur d’un avant bras, une sorte de retable aux volets clos. Il s’assit. De ses doigts grêles il pivota des « pieds » amovibles placés en dessous. L’objet tint debout. Il tourna une clé dans une serrure minuscule. Les panneaux articulés s’ouvrirent sur une vitre noire. Une incantation plus tard, des petites lumières scintillaient dans l’étrange lucarne, en bougeant comme des lucioles. Svarchtroz se passa la main dans sa tignasse emmêlée blonde. Il était de ces mages qui se teignaient la peau avec un sort mineur. Il portait une grande veste de laine décorée de spirales jaunes se détachant sur un fond brun. Le visage de Sraybor se substitua aux lueurs de l’écran noir. Svarchtroz salua puis exposa la raison de son appel. Le haut mage de la Mégapole Souterraine écouta attentivement, son visage en lame de couteau demeurant impassible. Il ne répondit pas tout de suite.
Svarchtroz ramassa son familier, un rat noir, qu’il posa sur la table. Sraybor enfin s’exprima : « Étrange histoire. Nous n’avons aucun intérêt de nous mêler des affaires de Présence maintenant qu’il n’est plus un obstacle à nos projets. Mais le laisser agir à sa guise peut s’avérer néfaste… Informez vous sur ces enfants, voyez s’il y a moyen de les récupérer. Il y a là une zone d’ombre un peu curieuse, je l’avoue. Méfiez-vous de Présence. Ne lui faites aucune révélation sans mon accord. Je vous envoie une personne digne de confiance qui saura s’occuper du prédateur. Elle arrivera demain.» On se souhaita bonne nuit.
Sraybor convoqua un mage auxiliaire.
« Libérée est-elle toujours dans les Contées Douces ? » Demanda-t-il.
« Oui, elle ne semble pas vouloir revenir, même après que nous ayons reconnu le rôle qu’elle joua dans la mort de Refuse.
_ Dites lui que je la convoque, qu’elle fera équipe avec un brave chevalier. Dites lui qu’elle sauvera des enfants. »
Sraybor se tourna vers un chien noir allongé sur un magnifique tapis sang et or. Il lui commanda de quérir « l’ombre du chevalier ». Le serviteur aux longues pattes trotta hors du salon cramoisi. C’était une grande pièce sans fenêtre, meublée de gros fauteuils de cuir sombre et surchargée du sol au plafond de motifs compliqués. Le lévrier ramena la silhouette athlétique de Dove, le noble guerrier des Vallées. Le haut mage expliqua ces attentes.
« Demain vous serez transféré dans la Forêt Mysnalienne, au château où vous mourûtes. Présence est revenu. Il cherche ses enfants. Nous ne les avons pas. Vous assisterez la magicienne Libérée, si elle a répondu à mon appel, sinon la personne que je nommerai pour la remplacer. Le but est de savoir ce que sont devenus les petits du monstre. Ils auraient apparence humaine. Si à un moment donné il vous semble qu’ils représentent un danger, vous les tuerez tout simplement.
_ Vous m’avez redonné un corps pour tuer des enfants ?
_ Éventuellement. Vous me servez maintenant. Quant à Présence et ses semblables, je n’ai pas besoin de vous dire ce que vous devez en penser. Le devrais-je ?
_ Non, » répondit amèrement le chevalier.
Depuis son retour à Convergence, Libérée avait quitté son appartement de l’université au profit d’une belle demeure bourgeoise, séparée de la rue par un mur et un petit jardin. Des arbres élancés filtraient la lumière et dissimulaient aux curieux la façade élégante. On entrait par une volée de marches incurvées menant à une loggia semi circulaire. Pendant la journée c’était le lieu préféré de Frayède. La fille de la sorcière en appréciait les hautes baies vitrées bleues, rouges et jaunes. Avant le souper, elle avait posé, sur un rebord assez large pour qu’on s’y assît, sa mandoline et ses cahiers. La voix de Libérée résonna dans le grand salon du rez-de-chaussée. Il était temps de se mettre au lit. L’enfant était sommée de remporter ses affaires dans sa chambre. Elle descendit les marches de l’escalier, d’un pas léger. Le bois grinça à peine. En deux enjambées la petite gagna la loggia. Elle marqua sur le seuil un temps d’arrêt, car les ténèbres régnaient. Une vague lueur cramoisie fuguait du salon par sa porte entrebâillée. Ce n’était pas suffisant pour y voir. La fillette avança à tâtons, en se jurant de ne point faire de bruit. Elle trouva facilement l’instrument à cordes, qu’elle souleva très précautionneusement par le manche. De sa seconde main elle explora le rebord. Quelque chose bougea, qui n’était pas les cahiers. L’enfant murmura la formule des lumières. Un halo rougeâtre naquit dans sa paume. Elle avait touché une besace, la sienne, achetée par sa maman afin qu’elle y rangeât de menues affaires. Elle posa la mandoline, vérifia le contenu du sac, passa la tête et le bras par la lanière et s’apprêta à repartir. Le verre dépoli des baies vitrées lui renvoya sa propre image fantomatique. Elle se tint immobile devant son reflet. Il lui arrivait de guetter le moment où son double manifesterait une expression différente de la sienne, l’air mauvais du rival triomphant, ou quelque forme monstrueuse. Mais l’enfant cessa de se faire peur. Sa mère laissait parfois entendre que sous peu le réel leur causerait assez de problèmes. Puis elle la rassurait. Frayède avait conscience de sa chance, d’avoir une maman si belle, si puissante et si attentionnée. Cependant, elle devinait aussi tout un arrière plan, encore nébuleux, de périls diffus.
Depuis le salon, Libérée parlait. Maman n’avait pas l’air très contente. On lui murmurait à l’oreille ce qu’elle devait faire, et elle n’aimait pas cela. Elle n’appréciait pas de devoir partir, dès le lendemain, avec un inconnu pour s’occuper de problèmes qui n’étaient pas les siens. D’ailleurs si on s’en était soucié plus tôt, l’affaire aurait été facile à régler, alors que maintenant… Elle détestait qu’on la prît de haut, et sur ce ton moralisateur. Elle verrait bien ! Maman lâcha un chapelet de gros mots, elle qui prétendait tenir la violence à distance. La fillette bâtit en retraite vers sa chambre. Il était probable que sa mère serait partie à l’aube. Quel dommage ! Elle aimait tant sa nouvelle maison. Ensemble, elles avaient fait des projets pour la meubler.
La petite pourrait inviter des amies.
Libérée se transféra à la Mégapole Souterraine, au cœur du labyrinthe des mages, dans un vieux salon verdâtre. Un rat noir lui conseilla de patienter. Au plafond, deux tarentules se chamaillaient. La sorcière soupira. Des quatre coins de la pièce monta un air de violon. L’archet suivait tous les reliefs de la mélancolie. Une porte s’ouvrit. Entra une silhouette noire en habits bleu et marron, celle d’un homme bien proportionné, ou plutôt de sa réplique magique, portant l’épée et tenant un sac lourd dans la main. On faisait tout de suite la différence avec un serviteur d’ombre ordinaire, par l’aisance des mouvements, la qualité du regard, ce petit moment d’hésitation avant de rompre la distance. Il posa son fardeau. « Je m’appelle Dove », déclara-t-il, « je suis mort, mais j’avais sur moi une perle d’âme que votre Haut Mage a récupérée. Il m’a donné ce corps. Je suis désormais à ses ordres. Il m’a commandé de faire équipe avec vous, si vous êtes bien Libérée, pour enquêter sur les enfants de Présence. »
La sorcière considéra son interlocuteur. Il était beau. Sa voix plaisait. « Une perle d’âme ? Vraiment ? D’où teniez-vous pareil trésor ? » Demanda-t-elle. « Le Seigneur des Vallées me l’a donné.
_ Il s’est privé en conscience d’un tel objet ? Quelle générosité !
_ La perle était sur un collier enchanté avec d’autres billes offrant diverses protections. Peut-être Monseigneur connaissait-il le détail de leurs vertus, peut être pas, mais il était convaincu que cela me serait utile. Il avait raison. Grâce à ce don j’ai encore une chance de tuer Présence.
_ Pourquoi s’acharner ? Ce chat n’est plus rien.
_ Il a assassiné plusieurs hommes dans mon pays. C’est à ce titre que j’ai été impliqué dans cette histoire. Je l’aurais arrêté si cela avait été possible. Mais je ne suis plus libre et je dois laver ma honte. Je lui passerai donc ma lame en travers du corps.
_ Vous avez la perle d’âme ?
_ Non, Sraybor l’a gardée.
_ Évidemment, ma question était de pure forme.
_ Quand partons-nous ?
_ Immédiatement, si vous êtes prêt ?
_ Je le suis », répondit-il en ramassant le sac.
Libérée le prit par le bras. Le duo apparut au milieu des ruines du château. Dove regarda autour de lui. « Tout ceci, en si peu de temps », lâcha-t-il. La sorcière hocha la tête. Dove poursuivit : « Sraybor m’a raconté ce que j’ai manqué, le réveil du dragon, sa destruction, la mort de Refuse revendiquée par l’Amlen… » Ils contournèrent la montagne de gravats.
« … J’avais de l’estime pour elle. Je sais que c’est bête, mais elle était jolie aussi. Je fréquentais à l’époque une jeune femme de mon rang, irréprochable, alliant l’esprit à la beauté. Mais Refuse intriguait. Nous avons affronté ensemble le danger. Son exécution m’attriste. » Libérée salua les gardes à l’entrée de la tour. Ils leur livrèrent passage. Le duo monta un escalier en colimaçon. Svarchtroz s’inclina devant la sorcière. On servit le repas. Leur hôte exposa ce qu’il savait de la forêt. « Les prédateurs de la nuit n’osent pas approcher, mais nous ne nous éloignons pas à plus de deux cents mètres de la clairière. La végétation est contre nous. La faune nous joue des tours. Nous ne savons plus chasser, et si nous voulions apprendre, je dirais que nous serions au plus mauvais endroit. Ce n’est pas pour demain que je pourrais offrit du gibier à mes invités. » Il avala sa ration. Dove qui avait connu meilleure pitance, par courtoisie n’en laissa rien paraître. Libérée, désormais habituée aux produits frais des Contrées Douces, mastiqua sans entrain la mixture insipide. Pendant un moment personne ne parla. On débarrassa la table.
Svarchtroz proposa un digestif. On but. La sorcière et le chevalier échangèrent un regard complice. Svarchtroz demanda : « Ces enfants, c’est important ? Voyez-vous, je n’en suis pas convaincu.
_ Les enfants sont toujours importants », répliqua Libérée. Cette réponse toucha l’homme des Vallées. Il réalisa qu’il était aussi désireux de sauver les rejetons de Présence que de tuer leur père. La sorcière expliquait qu’il fallait des circonstances très particulières pour produire une descendance hybride. Le chat avait réuni toutes les conditions nécessaires. « Je suis en parti responsable de leur séparation, car tout en lui offrant une porte de sortie, j’ai retardé son retour au château. Je ne sais si j’ai bien agit. Je suis curieuse de le revoir.
_ Ce sera dès ce soir. Rendez-vous fut pris au monticule. »
Libérée et le chevalier visitèrent les tours debout, la clairière et ses abords. Dove décrivit Les Vallées. La sorcière parla de la Mégapole Souterraine. Elle raconta sa première rencontre avec le familier de Sijesuis qui accompagnait la jeune Refuse. « Par la suite, je n’ai jamais pu m’en faire une amie.
_ Vous le regrettez.
_ Je ne puis : sans l’obliger je n’aurais jamais enfanté.
_ Aviez-vous tant besoin d’une amie ? Étiez –vous seule ?
_ Deux fois oui. J’ai toujours eu besoin et d’amour et d’amitié. Cependant j’avais trop de méfiance à l’égard de mes concitoyens, aussi la jeune étrangère s’imposa à mon esprit. En même temps que je me jouai d’elle, sa petite personne prit racine au plus profond de mes aspirations. J’aurais voulu lui parler, la conseiller, l’instruire. Je voulais l’aider et j’aurais adoré qu’elle m’assistât en retour. J’ai plus rêvé cette amitié que je n’ai fantasmé le père de mon enfant. » Devant un tel aveux le chevalier resta coi un long moment.
« J’allais vous proposer mon amitié », risqua-t-il enfin.
Libérée fermant ses yeux frangés de rouge, bascula légèrement la tête de côté. Elle savourait l’offre. Puis elle prit dans ses mains celles du chevalier et répondit : « Je l’accepte de grand cœur. Il est possible que je vous demande davantage, quand je vous connaîtrai mieux. » Dove la serra tendrement dans ses bras.
« Autrefois, quand je m’attachais à quelqu’un, c’était pour la vie. Or celle-ci est achevée. Un étrange sursit m’est accordé. Deux fois par jour Sraybor renouvelle mon corps. Sans cela je m’éteindrais.
_ Sraybor est un maître des transformations, également réputé pour avoir soumis quelques démons, mais il n’excelle pas dans la manipulation des âmes. Si le Haut Mage précédent avait su se cloner, et bien il serait toujours des nôtres. Le mieux que nous puissions faire serait de trouver une source d’énergie pérenne capable d’alimenter votre support. Seule une personne aurait été en mesure de vous reconstituer réellement, Esilsunigar du Château Noir. Hélas, il est fils du Tujarsi.
_ Ne vous en faites pas, Libérée. Je me satisferai de chaque instant qui me sera donné. »
L’après-midi passa trop vite. Svarchtroz les rejoignit au crépuscule.
Présence parut en haut du monticule.
« Je gage que la forêt vous sied mieux que le château », commença Libérée. « Vous aimez donc me voir en bête. J’ai aussi besoin de parler cependant.
_ On m’a dit que vous cherchiez vos enfants.
_ J’ai été un père négligent. Aidez moi à les retrouver et je vous servirai fidèlement. Vous ne sauriez rêver meilleur familier.
_ J’en ai déjà un, que vous connaissez, et qui me donne entière satisfaction. En outre, pour ne rien vous cacher, voici le chevalier Dove des Vallées, qui a mission de m’assister.
_ A en juger par la noirceur de son regard, il ne m’aime pas beaucoup.
_ Le chevalier va vous en expliquer les raisons. »
Dove alla à l’essentiel : « vous avez assassiné plusieurs soldats des Vallées il y a dix ans. Je suis là pour vous rendre la monnaie de la pièce.
_ Pourquoi ne pas tenter votre chance tout de suite ? » Demanda le félin.
Dove interrogea Libérée du regard. « Chaque chose en son temps, Présence. Le chevalier en a après vous, mais pas après vos enfants. J’ai besoin de lui. Donc vous règlerez votre litige quand nous aurons retrouver les petits.
_ Ah bon ? Vous croyez cela ? Fort bien. Mais puis-je connaître la raison de votre intérêt, votre prix…
_ Nous n’aimons pas les zones d’ombre. Vous en êtes une, tout comme la destiné de votre progéniture. Nous sommes curieux : ce que vous avez fait est si rare.
_ Admettons, mais que demandez-vous en retour ?
_ La moitié des bénéfices ?
_ Mes chatons coupés en deux ?
_ Leur loyauté nous suffirait.
_ Je ne puis en décider, d’ailleurs personne ne le peut.
_ Nous pouvons achever leur éducation.
_ Je vous souhaite bien du plaisir.
_ Il semble que nous soyons parvenus à un accord.
_ En effet. Voici ce que je sais : les aigles ont emporté Increvable, Bienentendu, Violent et Inaudible. Ils ont construit leurs nids aux sommets des arbres les plus hauts de la Forêt Mysnalienne. La canopée n’est pas mon terrain de chasse. Il me faudrait des années pour les trouver.
_ Un sortilège de recherche fera l’affaire.
_ Quand serez-vous prête ?
_ Maintenant.
_ Non, il fait trop sombre pour vos yeux. »
La sorcière répondit d’abord par un silence prolongé, suivi d’un hochement de tête. Elle semblait se ranger à l’argument de Présence. « C’est d’accord, dit-elle enfin, je procèderai demain matin. Bonne nuit. Soyez dans les parages en début d’après midi. Cette entrevue est terminée. » Chacun repartit de son côté. Dove et Libérée passèrent la nuit ensemble.
Le lendemain la magicienne se mit à pied d’œuvre. Elle décrivit chaque enfant à l’entité, les nomma, précisa leurs caractères, parla des aigles d’ombre. On repéra d’abord les rapaces. On les suivit jusqu’à leurs nids. Libérée les observa tour à tour sous différents angles. Elle trouva d’abord Bienentendu, assis à califourchon cinq mètres sous la cime, déchirant de la viande crue. Il paraissait amaigri. La magicienne demanda à l’entité de « marquer » l’endroit. Son regard s’éloigna afin de resituer l’arbre. Ce dernier poussait au sud-ouest des ruines du château. A pied cela représentait plusieurs jours de marche et de grandes chances de se perdre.
Ensuite, elle eut une vision d’Inaudible, silhouette noire se mouvant en silence dans la pénombre boisée. La fille chassait dans la partie nord de la forêt. Sa tunique était en lambeaux. Elle avait fabriqué une lance grossière.
Libérée fut convaincue de la mort de Violent. Les restes de l’enfant lui apparurent en plusieurs images brèves montrant divers ossements affleurant sur le terreau de la forêt.
Elle redouta qu’Increvable n’eût rencontré un destin pareillement funeste, car le sortilège fut lent à la trouver. La sorcière élargit le cercle de ses recherches au-delà de la forêt, au-delà de la Mer Intérieure, au-delà des Montagnes Sculptées. Elle découvrit enfin la fille blanche faisant les cents pas autour d’un escalier spiral, dans une chambre ronde, ayant pour tout meubles un lit et un coffre. Une robe bleue était posée sur le lit. Increvable griffait l’air, griffait sa poitrine nue. La lumière entrait par une fenêtre étroite, barrée de trois verticales en fer noir. La magicienne élargit son regard : une tour, celle d’Émibissiâm à Sudramar. Colère et pitié se disputèrent ses tripes et son cœur. Libérée mit fin au sortilège. Elle exposa la situation à Dove.
« Commençons par le garçon », proposa le chevalier.
« Il s’agit de se transférer dans un nid d’aigle, de récupérer Bienentendu et peut être d’interroger le prédateur de la nuit qui le détient.
_ Présence doit-il venir avec nous ?
_ Oui, je pense que ce serait préférable. Cependant, méfie-toi : il sera moins désavantagé que nous. Il pourrait tenter de te tuer.
_ Qu’il essaie ! »
Le soleil au zénith, Libérée sortit de la tour pour appeler Présence. Le félin se manifesta en restant à couvert. On lui rapporta les résultats de l’enquête. « Si vous voulez venir avec nous, je dois pouvoir vous toucher.» Présence se plaça à gauche de la sorcière et Dove à droite. Libérée avait prévue d’apparaître au niveau du sol. Elle transféra. Il faisait assez sombre. Pendant que les yeux des humains s’accoutumaient à l’obscurité le prédateur de la nuit bondit sur le tronc. Ses griffes se plantèrent dans l’écorce. Il moulina des pattes arrière pour se propulser plus haut. Bientôt il atteignit une branche basse, disparu de l’autre côté, et poursuivit son ascension sans se retourner. Libérée utilisa la lévitation, sur elle et sur son amant. Ils montèrent lentement, se glissant dans les vides, attentifs, craignant les mauvaises surprises. Ils rattrapèrent Présence à mi-hauteur. Il avait trouvé son fils. « Nous allons dans le monde des hommes », lui disait-il. « Mais nous aimerions savoir ce que les aigles ont fait », chuchota Libérée. « Nous fumes séparés, répondit Bienentendu. Evidemment, je n’ai pas revus mes frères et sœurs.
_ L’aigle qui te garde ne t’a rien dit ?
_ Non, il me nourrit. Naturellement, je ne dois pas trop m’éloigner.
_ Nous devons lui parler.
_ Attends nous ici, fils. »
La sorcière et son compagnon émergèrent de la futaie tandis que le félin cherchait ses prises avec soin. Pour l’heure le nid était vide. Ils attendirent deux heures, sous le couvert des feuillages d’abord, puis dans le nid, quand la lévitation fût arrivée à son terme. L’aigle reparut, vit de loin les intrus, tourna longtemps avant de se risquer à communiquer. Enfin il se posa au faîte d’un arbre voisin. « Que me veut-on ? » S’enquit le prédateur. « Récupérer le garçon dont vous aviez la garde, et vous poser quelques questions à propos de ses frères et sœurs.
_ Présence est ici ?
_ Oui. »
Le félin secoua une branche en fixant le rapace de ses yeux verts. « Salutations Doukanuz. L’ours Borane a confié mes enfants aux aigles. Je te remercie d’avoir veiller sur Bienentendu. Que peux tu me dire au sujet des autres ?
_ J’accepte tes remerciements Présence. Sache qu’il ne fut pas aisé de garder tes petits, d’une part parce qu’ils ne sont pas dociles, et d’autre part parce que leurs besoins sont plus humains qu’animaux. Nous pensions que tout serait réglé en quelques jours, mais la destruction du château a bouleversé nos prévisions. Nous ne t’avons pas retrouvé. Aussi chacun s’est-il débrouillé, avec plus ou moins de bonheur. De tous, je fus certainement le plus chanceux. Bienentendu est de loin le plus patient de tes enfants. Il t’a attendu sagement. En revanche j’ai appris qu’Inaudible s’était enfouie de son nid. Violent s’est montré si indiscipliné et insultant que son gardien a du s’en séparer. Comme Increvable ne tenait pas en place non plus, afin d’éviter un drame on la confia aux bons soins d’un humain intéressé… La suite ne va pas te plaire. Il s’agissait de ton ennemi le sorcier Émibissiâm, qui voulait une nouvelle apprentie.
_ Increvable a été vendu à un mage ? Pour quel bénéfice ?
_ Avoir la paix, je suppose, ensuite ce qu’un sorcier peut offrir à un prédateur de la nuit : du sang humain, une place de familier, un territoire de chasse, la promesse d’une aide future. Je ne sais pas ce qui intéressait Imelzïnfen. Il est parti pour les montagnes avec Nuidanjour.
_ Quelles montagnes ?
_ Au nord, les Vallées. Il n’y a rien à manger dans les Sculptées.
_ Merci Doukanuz. Bonne chasse.
_ Bonne chasse, Présence. »
Le félin, Bienentendu, la magicienne et le chevalier redescendirent au niveau du sol. Ils tirent conseil.
« Le plus logique serait de récupérer Inaudible, puis d’aller parlementer avec Émibissiâm », proposa Libérée.
« Il faudrait aussi mettre ces enfants en lieu sûr, loin de la forêt », ajouta Dove.
« Je suis le seul à pouvoir m’occuper d’eux. Leur mère est partie je ne sais où, à supposer qu’elle vive encore, » déclara Présence.
« Je la retrouverai, ne vous inquiétez pas.
_ Je ne m’inquiète pas ! Iméritia sait nager en eaux troubles.
_ Tout de même, Increvable est tombée en de bien mauvaises mains, si vous voulez mon avis. Cet Émibissiâm est un mage de talent, mais également un individu répugnant. J’en ai fait l’amère expérience, dans votre château. Il voulut s’approprier l’apprentie de Lourijami. Je m’y opposai. Il m’abandonna aux prédateurs de la nuit, » expliqua Dove.
« Cela mériterait une petite vengeance. Qui passe en premier ?
_ Vous ! Vos crimes ont eu lieu sur nos terres. »
Bienentendu comprit qu’un grave différent opposait son père au chevalier. Il en fut troublé. Et bien qu’il se défiât de l’humain, car il ne manquait point d’amour filial, il savait son géniteur capable du pire. Doukanuz lui avait parlé de l’attaque du dragon sur la Forêt Mysnalienne, et de la destruction du château, mais il ne l’avait pas vu de ses yeux, et ignorait encore le massacre de Bonnes-Caves.
« Où allons-nous ? » Demanda-t-il.
Libérée répondit : « Je peux transférer encore une fois vers Inaudible. Ce sera alors à vous de jouer, de l’appeler. Si elle nous rejoint, nous camperons. Nous pourrions repartir demain matin pour la clairière du château. Après quoi il faudra préparer la confrontation avec Émibissiâm. » Tout le monde sembla d’accord. Bienentendu monta sur le dos de Présence. Libérée posa une main sur la tête du fauve, et de l’autre serra le poignet de Dove.
Un instant plus tard le groupe se retrouva au nord de la Forêt Mysnalienne. La température était un peu plus basse. On entendait couler un ruisseau. De grands champignons bruns et jaunes colonisaient les arbres. Présence huma l’air. Soudain, il bondit en avant ! Il ressentit fugacement une résistance là où son fils l’agrippait au niveau des épaules, puis ce poids lui fut ôté. Le félin se retourna : Dove maintenait contre lui Bienentendu.
« Je ne lui ferai pas de mal », dit le chevalier. « Aller chercher votre fille, mais ne croyez pas que je vous laisserai nous fausser compagnie.
_ Il y a encore Increvable.
_ Vous savez où elle est : vous n’avez donc plus besoin de nous. Le moment approche où nous règlerons nos comptes.
_ Ce sera un plaisir. A bientôt spadassin. »
Cette fois Présence prit son temps, furetant à gauche et à droite, tout en effectuant un mouvement circulaire. Quand il eut accomplit son tour, il opta pour une direction. La végétation le dissimula aux regards. « Logiquement, il attaquera dès son retour. Je pense qu’il vous prendra pour cible la première, » avertit Dove. Libérée fronça les sourcils, mais elle ne discuta pas. Elle endormit Bienentendu. Elle plaça une alarme. Elle se protégea. Elle demanda : « comment es-tu mort chevalier ? » Il répondit : « Une jeune femme vint à moi, nue et noire comme la nuit. J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait de Siloume, la servante d’Émibissiâm, mais je vis ses yeux de chat. Je voulus me battre. Elle me persuada du contraire, et de fait ne m’attaqua pas. Nous fîmes l’amour. A un moment nous fûmes rejoint par d’autres prédateurs de la nuit, des fauves. Eux se jetèrent sur moi. Enfin mon amante me dévora.
_ Persuader est le mot. C’est un pouvoir des chats familiers. Elle aura bu du sang de l’humaine, prit sa forme pour t’approcher. Elle a rendu sa proposition raisonnable afin que tombent tes dernières défenses. Échec et mat, mon beau chevalier. Présence a aussi ce pouvoir. Heureusement j’ai un moyen de le contrer. Laisse moi faire. » Elle le persuada.
Dove avait raison. Mais malgré les précautions la partie était loin d’être gagnée. Le fauve ne fut pas long à remonter la piste menant à la petite chasseresse. Il la trouva accroupie devant la dépouille d’une sorte de lapin, qu’elle tentait d’écorcher pendant que de gros frelons rouges lui tournaient autour. Il en venait de partout. Dans la Forêt Mysnalienne la nourriture se défendait mieux qu’ailleurs. Le gibier devait exsuder une substance qui attirait les insectes. Les émanations venaient elles de la peau ou d’une partie plus précise du corps ? Présence coupa en deux un hyménoptère. Sa fille écarquilla les yeux en le voyant. Elle se redressa en saisissant sa lance. Présence gifla un deuxième frelon. « Je préfère chasser les chevreuils. Ils sont à peu près normaux, » dit-il. La fille tendit une main en relevant la paume pour montrer qu’elle avait rentré ses griffes, puis lentement lui caressa le dessus de la tête. « Il s’agit de se dépêcher », ajouta-t-il en ouvrant d’un coup le ventre du lapin. Inaudible se jeta sur les entrailles, pendant que son père interceptait les insectes les plus agressifs. Quand elle eut fini, ils s’éloignèrent. Présence loua l’ingéniosité et le courage de l’enfant. Tout en cheminant il lui expliqua la situation. « Pour libérer Bienentendu nous n’avons d’autre choix que de tuer nos ennemis. Il y a un guerrier compétent, et une puissante sorcière. Tous deux se méfient. Comment les surprendre ? Tout est affaire de distances et de durée. Il faudra agir au bon moment, et ne rien faire d’inutile. Cela signifie que nous devons anticiper les réactions de l’adversaire… Ce qui n’est pas possible si nous ne le connaissons pas, n’est-ce pas ?» Inaudible hocha la tête. « Pour avoir côtoyé des spadassins et des sorciers, je puis te dire que la sorcière réserve plus de surprises que le chevalier. Il est plus facile d’esquiver un coup d’épée qu’un sortilège. Donc, qu’en déduits-tu ? » La fillette murmura : « il faut d’abord tuer la magicienne.
_ Nous sommes d’accord. »
Il exposa son plan. C’était terriblement risqué, mais Inaudible n’en fut pas effrayée, bien au contraire. Elle ressentait une immense fierté.
Mais son père n’en avait pas fini : « Si je meurs tu devras te rendre, et tout faire pour protéger ton frère. Ce sera pour toi la personne la plus importante du monde. Tu comprends ? » Elle fit signe que oui, la brave petite.
Présence et sa fille attendirent le soir, autant pour émousser l’attention des humains que pour bénéficier de l’obscurité.
L’alarme avertit Libérée que l’on venait par l’ouest. La sorcière prévint Dove. Elle fit quelques pas sur le côté, mais l’intrus réagit immédiatement en se replaçant dans l’alignement quelle formait avec le chevalier. Un deuxième signal se déclencha à l’opposé. Elle se retourna pour faire face à un arbre. Présence allait surgir, soit de la gauche, soit de la droite… soit bondir depuis une branche basse… «§Voile flamboyant ! Quatre !§» Cria la sorcière dans la langue des sortilèges. Immédiatement crépita un cercle incandescent de quatre mètres de rayon centré sur Libérée. Présence vit la ligne jaune brillant comme de l’or fondu. Il l’interpréta correctement, mais ne pouvant plus reculer sauta par-dessus. Les flammes l’enveloppèrent. Il continua néanmoins sa course, esquiva de justesse le sceptre de la sorcière, qui avait pris des allures de masse à ailettes, et se jeta sur elle. Il sentit une résistance inhabituelle au niveau de la peau. Ne pouvant la saigner, il se servit de son poids pour la faire tomber. Elle roula avec lui. Un coup violent lui brisa trois côtes. Il riposta en visant les yeux. La sorcière hurla en se dégageant. Mais les flammes dévoraient le fauve, tandis que la robe de sa proie brûlait à peine. Présence entrevit le corps de Bienentendu, couché en position fœtale. Sentant un mouvement, d’instinct il se déporta sur sa gauche. L’épée le manqua, mais le pied de Dove frappa juste. Le félin perdit un temps. La lame du chevalier lui ouvrit la jugulaire. Un deuxième coup de pied le retourna sur le dos. Le fer transperça le cœur du prédateur. « C’est fini », dit simplement l’homme des Vallées.
Libérée avala quelque chose, puis elle mit fin au voile flamboyant. Au-delà se tenait Inaudible au noir pelage, aux yeux verts noyés de larmes, au collier d’argent dont les clochettes ne tintaient jamais. Pas même en cet instant. « Je dois protéger mon frère », déclara-t-elle en levant sa petite lance de bois. « Il n’est pas en danger », répondit Dove. « La justice de mon pays a rattrapé ton père. Elle ne reproche rien à ses enfants. Sache que je suis déjà mort. Mon existence dépend désormais de la volonté du Haut Mage de la Mégapole Souterraine. Tu es plus humaine que féline. Si tu t’enfuis dans la forêt, tu vivras misérablement, et pas longtemps, alors qu’en nous suivant tu pourras te forger un destin, comprendre le monde dans lequel tu vis. En outre nous devons encore récupérer ta sœur Increvable.
_ Je suivrai mon frère. Qu’a fait mon père pour mériter la mort ?
_ Il a tué des hommes de mon pays, des soldats.
_ Tuer est naturel. On tue pour manger. Pourquoi en faire toute une histoire ?
_ Ce n’était pas pour manger ! Et mon rôle était notamment de protéger les miens contre toute menace.
_ Qu’allez-vous faire de nous ?
_ Vous instruire, vous rattacher à l’humanité.
_ Où est ma mère ? Allez-vous la tuer elle aussi ? »
Libérée soupira : « nous ne savons pas où elle est exactement. Toutefois, il me semble que si elle vivait encore je n’aurais aucun mal à la retrouver. Nous aurions pu vous abandonner à votre sort, mais nous sommes des gens curieux. Votre cas nous intéresse. La Forêt Mysnalienne nous intéresse. Or, Présence a régné sur ces terres. Ce fut très court, mais il fut le premier depuis des millénaires à se l’approprier. Vous pourriez la réclamer, mais savez-vous seulement de quoi il s’agit ? L’Empire Mysnalien, c’est très ancien… Plus que les Montagnes Sculptées.» Il y eut un silence, pendant lequel personne ne bougea. Libérée reprit la parole : « Tu as faim ?
_ non », mentit fièrement Inaudible.
« Tu peux dormir près de ton frère, si tu veux. Nous repartons demain matin.
_ Et mon père ?
_ Je vais creuser un trou, et recouvrir son cadavre », déclara Dove.
« C’est à moi de le faire, et à Bienentendu : réveillez-le.
_ Je serais plutôt pour achever de le brûler », dit Libérée. « Nous pourrions emporter ses os au lieu de les laisser ici.
_ Non, ici c’est très bien. D’ailleurs, il ne reste plus grand-chose : il a reprit sa taille de chat. »
Inaudible s’avança vers la carcasse fumante. Elle pleura en silence, penchée sur la dépouille. Elle ressentait de la colère, et de la frustration. Le monde se refermait. Rester dans la forêt c’était mourir lentement. Rejoindre la Mégapole Souterraine revenait à accepter la servitude. Elle creusa l’humus, poussa le chat dans le trou et le recouvrit de terre. Elle alla s’asseoir près de son frère en projetant d’assassiner le chevalier pendant son sommeil. Elle s’endormit sur cette pensée réconfortante.
A son réveil son ventre criait famine. Bienentendu était assis plus loin, prostré. On avait du lui raconter ce qui s’était passé. La sorcière, tenant fermement son sceptre, murmurait des paroles magiques, paupières closes. Inaudible rejoignit son frère. « Nous allons sortir de la forêt », chuchota-t-elle à son oreille pointue, « mais à la première occasion nous nous enfuirons.
_ Patience », répondit Bienentendu, « oui, patience. Nous devons rejoindre une ville, nous devons apprendre le plus de choses utiles de nos hôtes. Nous devons grandir. Ces corps sont trop petits pour nous. Il me tarde d’avoir la force d’un homme. Je suis sûr que tu ressens la même chose. Prends tout ce qu’ils te donnent Inaudible.
_ Alors, nous nous vengerons ?
_ C’est possible. Mais peut-être trouverons nous mieux à faire d’ici là. Sais-tu, le monde change tout le temps. Il se crée sans arrêt de nouvelles situations. Soyons souples, à l’affût, et vif comme l’éclair quand viendra le moment d’agir.
_ Tu parles comme notre père.
_ Il est un peu en chacun de nous ma chère sœur. Tu as beaucoup hérité de son côté félin. Mais tu verras, qu’avec le temps je lui ressemblerai de plus en plus. Tiens, on dirait que la sorcière a fini sa divination.»
En effet Libérée avait rouvert les yeux. Elle semblait pensive. « Vous devriez manger », déclara-t-elle quand son regard rencontra ceux des enfants. « Nous avons de l’eau, de la viande salée et des fruits secs », précisa Dove en vidant son sac. Bienentendu et sa sœur acceptèrent l’offre. Inaudible nota au passage l’invite discrète que la magicienne adressa au chevalier. Celui-ci alla la rejoindre, un peu à l’écart. D’une voix chuchotante elle lui raconta ses visions. « Émibissiâm a ensorcelé Increvable, afin qu’elle se tienne tranquille, qu’elle soit réceptive à ses enseignements, et qu’il puisse abuser d’elle sans mettre en danger sa virilité. Quant à Iméritia, elle vogue vers le Garinapiyan en compagnie de Biratéliam, et de ce qui subsiste des chevaliers d’ombre.
_ Mettons les deux enfants en sécurité. Ramenons les à Survie.
_ Il y a peut être un coup à jouer…
_ Lequel ?
_ J’aurais aimé me servir d’Iméritia contre Émibissiâm.
_ Elle ne fera pas le poids.
_ Voire ! Elle pourrait servir de diversion, l’entamer un peu…
_ C’est trop tordu. Tu comptes la rendre à ses enfants ou la sacrifier ?
_ Non : lui rappeler ses responsabilités.
_ Rentrons d’abord à la Mégapole Souterraine, s’il te plait. Si tu as besoin d’aide pour venir à bout du sorcier de Sudramar, je puis te dire où trouver des hommes d’honneur ! »
Libérée se rangea de l’avis de Dove, provisoirement. Bienentendu et Inaudible commentaient ce qu’ils avaient entendu avec leurs oreilles félines, soit un mot sur deux. Ils s’interrompirent lorsque les humains revinrent. La femme les gratifia d’un large sourire écarlate. « Vous avez bien mangé ? » Demanda-t-elle. « Oui, grand merci Dame Libérée », répondit Bienentendu, « je me demandais néanmoins où nous étions exactement ?
_ Quelle importance ? Nous sommes sur le départ.
_ C’est que… Ici est enterré notre père. J’aimerais beaucoup pouvoir un jour honorer sa mémoire plus dignement. Serait-il possible de marquer un arbre, ou par quelque enchantement de faire jaillir du sol une grosse pierre?
_ Les notions de longitude et de latitude ont-elles un sens pour vous ?
_ Non, enfin pas trop.
_ Alors le plus simple est de tout emporter. On mettra le cadavre dans un sac d’ombre, le temps de le changer de terre. On le brûlera à Survie. On mettra les cendres dans une urne. Enfin, celle-ci vous sera rendue.
_ C’est que j’aurais préféré qu’il repose où il est mort, dans la forêt dont il était le seigneur.
_ Vous ferez des cendres ce qu’il vous plaira.
_ Je voudrais moi-même accomplir tous les gestes nécessaires.
_ A priori, je ne vois rien qui s’y oppose. Si vous n’êtes pas dégoûté, allez déterrer la dépouille. » Libérée fit apparaître un sac noir.
Bienentendu creusa autour de la tombe et fourra le corps malodorant dans le sac d’ombre avec beaucoup de terre. Le garçon fit un nœud balança le baluchon sur son dos. La sorcière leur demanda de se tenir par la main.
Adoption.
Libérée transféra dans le salon verdâtre. Une tarentule courut prévenir
Sraybor de leur retour. Il vint en personne les accueillir. « Très bien, excellent ! Nous leur fourniront chambres et vêtements. Dove vous avez bien mérité un petit prolongement. Quelle est cette odeur ?
_ Le cadavre de mon père. J’aimerais seigneur mage l’incinérer moi-même et récupérer ses cendres dans une urne.
_ Voilà une demande singulière venant d’un garçon si jeune ! Pour être honnête, je ne m’attendais pas à pareille requête. Libérée, chargez-vous en, s’il vous plait. Quand ils seront lavés, nourris et vêtus, quand tous les rituels auront été accomplis, vous me rejoindrez.
_ Haut mage, il reste une fille détenue par Émibissiâm de Sudramar.
_ J’en aviserai nos politiciens. A plus tard. Suivez-moi Dove. »
Par le chevalier Sraybor apprit qu’Iméritia était vivante. Le Haut Mage lui demanda de rédiger un rapport de sa mission. Il le lut, le recopia, et le fit porter sous pli confidentiel aux dirigeants de la Mégapole Souterraine.
Libérée, restée seule avec les enfants, interrogea Bienentendu : « tu veux vraiment t’en occuper tout seul ?
_ Oui.
_ Bon, il faut faire vite. Suivez moi aux douches.
Elle les conduisit à travers les couloirs du labyrinthe jusqu’à une salle de bain carrelée, à l’aspect froid et fonctionnel. Puis elle trouva une cabine téléphonique. Elle s’annonça à un tailleur, et au crématorium. Elle demanda aux enfants de garder leurs serviettes nouées autour de la taille. « Nous allons sortir. » Ils reprirent leur pérégrination à travers de sombres cursives, désertes la plupart du temps, interminables. Le groupe croisa divers familiers, deux agents d’entretien, autant de gardes, et sur la fin un secrétaire portant une liasse de papier gris. Libérée déverrouilla une porte en métal, donnant sur une ruelle. Ses Protégés passèrent le seuil. Elle referma le panneau dans un claquement sonore. Les enfants la suivirent. L’étroit passage débouchait sur une artère plus importante. Sous les hauts plafonds générant une lumière tremblotante une population terne et furtive vaquait à ses mystérieuses affaires. On se parlait de très près. Dans sa longue robe rouge fendue la sorcière ne passait pas inaperçue. Les façades grises succédaient aux façades grises. Le béton était tantôt lisse ou granuleux, strié, marqué de coffrages, en sailli ou en creux. Les rares peintures s’écaillaient. Il faisait frais, mais il manquait à l’air le caractère vivifiant des sous bois.
On arriva devant une vitrine. Dans la pénombre on distinguait des vestes, chemisiers, pantalons et jupes à la coupe impeccable, alignés au garde à vous. Inaudible n’y comprenait rien. Bienentendu traversait tout cela avec indifférence, portant toujours sur le dos son fardeau mortuaire. Libérée les invita à entrer dans la boutique. L’homme qui se tenait derrière le comptoir écarquilla les yeux en les voyant. Il était vêtu dans des tons gris nuancés de rose et de pourpre. Les muscles de son visage se contractèrent sous l’effet de la nausée. « Il nous faudrait tout de suite deux manteaux à la taille de ces enfants, point trop chauds, vous voyez pourquoi. Je repasserai afin que vous puissiez prendre leurs mesures. Le vendeur demanda à la fille et au garçon de prendre place de part et d’autre d’un poteau gradué, puis il se dépêcha d’aller chercher ce qu’on lui demandait. Il revint avec des tenues gris fer. On aurait juré qu’elles tiendraient debout toutes seules, tant le tissus en était rigide. Libérée paya. Ils sortirent. Inaudible moulinait des bras pour froisser la fibre, tandis que Bienentendu adoptait une démarche exagérément mécanique.
La dame du crématorium était grande et robuste. Elle portait une robe noire, une chemise blanche immaculée et un capuchon qui lui masquait la moitié du visage. Libérée lui parla en daïken, une langue dont les intonations se mariaient plus avec « Süersvoken » qu’avec « Mégapole Souterraine ». L’employée funèbre fit la moue, mais les mena néanmoins à une salle rectangulaire aux murs charbonneux. Sur trois côtés s’alignaient les portes des fours, huit en tout. On en ouvrit une. On tira à moitié un plateau grinçant. La dame invita d’un geste le garçon à vider son sac. Ce qu’il fit. La sorcière murmura les paroles d’un sort mineur pour atténuer les relents de la putréfaction. On referma. On verrouilla. L’employée funèbre tourna un gros bouton rouge, puis elle enfonça un gros bouton blanc. On entendit une sorte de vrombissement. La température grimpa. Dans le four, elle monta à plus de mille degrés Celsius. Les enfants suaient dans leurs manteaux. On leur proposa d’aller s’asseoir dans une salle d’attente. Le chat mort n’étant pas bien gros une vingtaine de minutes suffiraient peut-être, mais il faudrait attendre encore deux heures avant de pouvoir ouvrir. Ensuite une machine broierait les os pour les mêler aux cendres. Inaudible accepta de s’éloigner. Libérée proposa de retourner chez le tailleur afin qu’il prît des mesures précises, mais Bienentendu voulut rester pendant la crémation. La sorcière objecta : « Ce n’est pas utile. Que veux-tu faire pendant deux heures et demie ? » Le garçon céda, mais insista pour revenir assez tôt. Dans la boutique, pendant qu’on s’occupait des enfants, Libérée établit une communication avec Iméritia. Celle-ci perçut d’abord le chuchotement d’une voix féminine répétant son nom. « Je suis une puissante magicienne, qui vous parle de très loin, de la Mégapole Souterraine, sous la Terre des Vents. Présence est mort. Je l’ai vu mourir. Je suis avec Bienentendu et Inaudible, et je sais où se trouve Increvable. Seriez-vous disposée à nous rejoindre ? Si tel était le cas, je viendrais vous chercher demain. Je sais que vous rentrez au Garinapiyan. Sans doute envisagiez-vous de refaire votre vie. Notre intention est d’achever l’éducation de vos enfants, de les instruire à notre manière, pour en faire des instruments utiles à nos projets. Naturellement votre aide nous serait précieuse. » Iméritia ne répondit pas tout de suite. Abasourdie, elle s’assit contre la rambarde du voilier n’namkorien à bord duquel elle voyageait. Au dessus d’elle le vent gonflait de grandes voiles jaunes safran. Elle ne savait pas quoi répondre. Jamais elle n’avait voulu tant d’enfants. Présence s’était servi d’elle. Bien qu’elle ne détestât pas sa progéniture, elle n’avait créé de réel attachement qu’avec Presqu’humain, qu’elle considérait comme son enfant ˮ à elle ˮ, laissant les autres au Sire de la Forêt Mysnalienne. Iméritia ne connaissait presque rien de la Mégapole Souterraine, seulement ce que Présence lui en avait dit : un obscur labyrinthe peuplé de gens étranges. « Je ne serai pas votre prisonnière », dit-elle, « si vous voulez le bien des petits monstres rendez les moi. Je leur promets une vie au grand air, pas la forêt mais le soleil. Vos plans ne me concernent pas.
_ Vous laisseriez Increvable aux mains d’un sorcier violeur ?
_ De quoi parlez-vous ?
_ Émibissiâm de Sudramar aime la chair fraîche. Il a fait de votre fille sa nouvelle apprentie. Nous pouvons vous aider à la reprendre.
_ Je pourrais la garder pour moi ?
_ Si vous nous rejoignez…
_ Non !
_ Évitez les avis trop définitifs. La situation peut encore évoluer. Je vous re-contacterai j’ai du nouveau. Bonne journée Iméritia.
_ Vous ne m’avez pas dit votre nom !
_ Libérée.
_ Quelle ironie pour une geôlière ! »
Le tailleur attendait la magicienne avec des échantillons de tissus. Libérée choisit des matières à la fois légères et résistantes. Inaudible ne voulait que du noir. La sorcière accepta un ensemble de cette couleur, mais commanda plusieurs tenues vert sapin. Bienentendu se laissa convaincre de porter du gris bleu. Le tailleur annonça que tout serait près d’ici une semaine. On retourna au crématorium.
L’employée funèbre tira à elle le plateau du four. Dans les cendres noires on distinguait des fragments du crâne, des vertèbres, un bout de patte. On amena deux escabeaux sur lesquels montèrent Bienentendu et Inaudible. Devant eux l’employée, maniant avec précision une brosse, poussa les restes dans une petite urne en terre cuite. On plaça dessus un couvercle scellé avec du mastic. Bienentendu avait l’air grave, peut-être un peu déçu. Inaudible étreignit le récipient. Elle le porta sur le chemin du retour. « Où allons nous maintenant? » Demanda le garçon. « Nous rentrons à l’Uëragounstatis.
_ Qu’est-ce que cela veut dire ?
_ Station de transmission.
_ De quoi s’agit-il ?
_ C’est de là que partait les ordres du réseau autrefois.
_ Quel réseau ?
_ Les galeries, les rues de Survie, les routes de la Mégapole… C’est par là…» La sorcière les entraîna à nouveau dans une série de couloirs désorientants. Ils aboutirent à une antichambre où on avait fait quelques efforts de décoration. Deux fusiliers mutiques se tenaient de part et d’autre d’une porte carmin. Libérée commençait à trouver le temps long. Elle voulait rentrer chez elle, voir sa fille… La porte s’ouvrit d’elle-même. La sorcière se leva, entraînant à sa suite les enfants. Ils pénétrèrent dans un bureau spacieux. Sraybor les y attendait, avec Dove, dans l’ombre. Le haut mage invita les enfants à s’asseoir. Il voulut s’avoir si la journée s’était bien passée, quel était leur régime alimentaire, s’ils avaient un peu eu le temps de visiter la ville… Il demanda au chevalier de les conduire à des chambres préparées exprès.
Quand ils furent sortis Sraybor aborda les questions sérieuses avec Libérée. « Nos dirigeants souhaitent également récupérer Increvable, de préférence avant que le sorcier de Sudramar n’ait achevé de la former. Les enfants de Présence seront placés dans un lycée militaire. Le but est d’en faire des officiers adaptés aux conditions extérieures. Nous devons réapprendre à vivre dehors. Ils nous y aideront. D’ici une dizaine d’années, quand ils seront prêts, nous les renverrons dans la Forêt Mysnalienne. Nous leur confierons des responsabilités à hauteur de leur loyauté. Mieux vaut qu’ils aient bien compris que la trahison n’est pas une option.
_ Tout un programme… A propos, Iméritia ne veut pas nous rejoindre. La vie troglodyte ne lui convient pas. Elle aurait peut-être accepté de nous aider à reprendre Increvable si elle avait pu la garder. Or, ce n’est pas ce que nous envisageons. Pourrions nous lui faire une meilleure offre ?
_ Nous pourrions surtout nous passer d’elle.
_ Tout de même, c’est leur mère… Je compte me retirer dans ma maison des Contrées Douces. Je propose d’accueillir les enfants de Présence, à chaque fois qu’ils se languiront du soleil.
_ Très bien, mais nous préférons déblayer les ruines du château. S’ils doivent prendre le vert, ils iront dans la Forêt Mysnalienne. Mais… Dois-je comprendre que vous ne voulez pas prendre part à la libération d’Increvable ?
_ D’une part je ne voudrais pas avoir à la tuer, et d’autre part je ne me sens pas assez forte pour triompher d’Émibissiâm. Les risques sont beaucoup trop importants.
_ Dove vous accompagnera.
_ C’est insuffisant ! Sudramar est une ville du Garinapiyan !
_ Puis-je au moins vous demander de faire une première approche ?
_ Si Refuse était vivante, elle aurait sans doute accepté de nous aider. Nous avons contribué à sa disparition… Nous avons perdu Louva… Pourquoi ne pas envoyer Borünwig avec la lame de Saeg ? C’est notre mage de combat, et il est de classe exceptionnelle.
_ Justement, l’exécution d’Émibissiâm serait considérée comme un acte de guerre. Le Garinapiyan demanderait au Palais Superposés de réagir. Nous voulons simplement sauver Increvable. Mais ce serait sans doute plus facile en attirant le sorcier ailleurs.
_ Il faudrait un gros appât », remarqua Libérée.
Dove intervint dans la discussion : « Pourquoi ne pas simplement vous transférer près d’Increvable ? » Sraybor répondit : « Le mage de Sudramar est bien installé. Il a hérité de sa tour. Comme souvent dans ces cas là, le lieu est enchanté, protégé. Comme ici : n’importe qui ne peut pas faire irruption à l’Uëragounstatis.
_ Inversement, pourquoi s’en remettre uniquement à des mages ?
_ Je vous ai inclus dans nos plans.
_ Mon corps est un sortilège : pas très discret.
_ Nous y réfléchirons. Cependant nos fusiliers ne sont pas accoutumés au monde extérieur. Il nous faudra du temps pour entraîner une équipe spécialisée. Le Dragon des Tourments a fauché tous ceux que nous avions préparés. Si nous tardons Émibissiâm aura le temps d’assujettir Increvable.
_ Dans ce cas confiez moi quelques fusiliers volontaires. Je les formerai dans les Vallées.
_ Pas bête, et bien joué Dove, mais encore trop long à mon goût. Non, je vais vous donner une apparence plus ˮnaturelleˮ. Je vais voir s’il y aurait moyen de recruter des mercenaires. Il y a cette Ladébrouille, qui est revenue de la traque contre Refuse. L’Amlen pourrait peut-être nous la louer.
_ Pfff ! Les amléniens sont trop faciles à repérer. Je suggère de recruter dans les Contrées Douces, quelqu’un dont le caractère s’accorderait avec la noblesse d’âme de Dove », proposa Libérée.
« A qui pensez-vous ?
_ Un gendarme.
_ Un militaire donc. Il y a deux mois c’eut été assez facile de le débaucher, mais maintenant que les Contrées Douces sont un vrai état avec un vrai dirigeant, il va falloir officiellement négocier avec le président Fuyant.
_ Laissez moi m’en charger Haut Mage. »
Libérée obtint ce qu’elle demandait. Elle eut donc le loisir de rentrer chez elle et de s’occuper de sa fille. Elle adressa une demande de rendez-vous à Fuyant au nom de la Mégapole Souterraine. Elle indiqua dans le message que la présence de l’adjudant-chef Coriace serait très appréciée. Le président accepta de la recevoir dans un délai très raisonnable de quarante huit heures. Il serait en visite à Abrasion, la ville des Contrées Douces la plus proche de la Terre des Vents.
La rencontre eut lieu de nuit dans un wagon spécial. En plus de Fuyant il y avait deux gendarmes et un mage de la tradition blanche, membre du corps diplomatique, « monsieur Lefeu Valtinen ». Libérée félicita l’homme politique pour son élection, puis elle entra dans le vif du sujet : l’enfant de Présence détenue par le sorcier de Sudramar. Le désir de la Mégapole Souterraine de la récupérer en douceur.
« Vous n’avez pas besoin de la gamine pour annexer la Forêt Mysnalienne, un territoire sans peuple.
_ Nos dirigeants pensent que Présence a été le seul dirigeant légitime de la forêt depuis des millénaires. Ils ne souhaitent pas qu’un seul de ses héritiers échappe à leur contrôle… De plus ils considèrent que sa progéniture sera d’une aide précieuse pour coloniser les territoires conquis.
_ Vous avez des gens capables…
_ Nous en aurons, mais il y a urgence. J’ai pensé à Coriace car c’est un enquêteur compétent, qui a eu une formation juridique et qui a l’expérience des sorciers. L’homme est un brave. Il ferait équipe avec un preux chevalier des Vallées.
_ Coriace ne sait pas la langue du Garinapiyan. Ajoutons que son apparence sort trop de l’ordinaire pour une mission requérant la discrétion.
_ Je puis y remédier.
_ Moi aussi », intervint Lefeu Valtinen, « je pourrais me rendre à Sudramar en tant que marchand. L’adjudant-chef serait mon garde du corps.
_ J’ai besoin de vous Lefeu !
_ La contrepartie que nous demanderons en sera d’autant plus élevée.
_ Très juste.
_ Et… que demandez-vous ? » Questionna Libérée.
« Vous.
_ Moi ?
_ Oui : vous. Nous vous prêtons l’excellent Lefeu Valtinen et le vaillant Coriace. En échange je veux que vous instruisiez nos meilleurs mages pour qu’ils se hissent à votre rang.
_ Vous y étiez presque. Mais Imprévisible, ne supportant pas qu’une femme le surpasse, a préféré limiter mon influence. Ce fut le moindre de ses tords… Refuse des Patients, si elle avait vécu, aurait été votre première sorcière de classe puissante.
_ Acceptez-vous ?
_ Oui, évidemment.
_ Parfait, faites quérir l’adjudant-chef. J’avais demandé qu’il soit dans les parages. »
Lefeu Valtinen sortit du wagon. Fuyant proposa un verre de limonade à Libérée.
« Elle est bien fraîche ! Les gens d’Abrasion en raffolent. Nous importons les citrons du N’Namkor, mais nous pourrions faire pousser des agrumes dans l’arrière pays de Portsud, voire dans les nouvelles terres explorées au sud-ouest des Dents de la Terreur. » La sorcière goûta la boisson pétillante. Elle comprit aussitôt pourquoi celle-ci avait autant de succès à Abrasion.
« J’en ramènerais bien une bouteille à Frayède, ma fille.
_ Frayède… C’est votre nom en langue une du Süersvoken, n’est-ce pas ? Je vous en ferais mettre une de côté… Ah, il y a autre chose dont je voulais vous parler, indépendamment de l’affaire de Sudramar. Le nom de Dame Tinaborésia vous dit-il quelque chose ? » Libérée réfléchit.
« Non, je ne crois pas.
_ Tant pis. »
La porte du wagon s’ouvrit. Coriace entra en se baissant un peu, suivi de Lefeu Valtinen. Casque sous le bras, il attendit au garde à vous. Il portait un manteau bleu marine, des pantalons verts et des bottes noires impeccablement cirées. Une carrure impressionnante, une épaisse chevelure noire, des grosses moustaches et des yeux sombres légèrement bridés, un visage couvert de cicatrices : Libérée sourit en imaginant le spectacle qu’offrait un tel animal en action. Fuyant exposa la situation, en mettant en avant l’immoralisme d’Émibissiâm et le jeune âge d’Increvable. Il fut peu disert sur l’arrière plan politique de l’affaire.
« Les lois du Garinapiyan permettent-elles ce genre de liaisons ? » Demanda le gendarme.
« Non, mais les notables de Sudramar ferment les yeux, car le sorcier est puissant. La ville compte sur lui.
_ Il est puissant comment ?
_ Plus que Refuse des Patients que vous avez connu, plus que moi », répondit Libérée.
_ C’est-à-dire, concrètement ?
_ Nous pouvons transférer, comprenez : nous déplacer instantanément d’un endroit à l’autre, sur des centaines de kilomètres. Mais il peut le faire plus souvent que moi. Il est ou sera bientôt un magicien de classe exceptionnelle.
_ Cela se verrait à quoi ?
_ Tout dépend de ses centres d’intérêt. Mais il pourrait par exemple se rendre invulnérable à la plupart des sortilèges utilisés par les mages de rangs inférieurs.
_ Tout le temps ?
_ Assez pour dissuader plus de quatre vingt dix neuf pour cent des magiciens de lui chercher querelle. Avez-vous d’autres questions?
_ Oui : a-t-il un familier, et si c’est le cas, quelle est sa nature ? Connaît-on ses pouvoirs ?
_ Il a pour familier une jeune femme, Siloume. Le chevalier Dove avec qui vous feriez équipe pourrait vous en dire davantage, car il a côtoyé le maître et l’esclave.
_ Est-ce que vous nous aiderez ?
_ Je ne viendrai pas avec vous, mais je suivrais vos faits et gestes à distance. J’enchanterai un objet dont vous ne vous séparerez jamais, par lequel nous pourrons communiquer. Je vous apporterai une aide ponctuelle.
_ Vous avez mentionné Refuse des Patients.
_ Refuse est morte. Elle s’est mise trop de gens à dos. Elle comptait peut être leur échapper avec la Terreur des montagnes, mais celle-ci lui aurait brûlé l’esprit de toute façon. » Coriace serra les mâchoires.
« Vous savez comment elle est morte ?
_ A peu près. Ce fut rapide, je crois. Elle s’est très bien défendue. Vous teniez à elle ?
_ Je lui dois beaucoup, indirectement, mon grand amour, ainsi que toutes les cicatrices qui couvrent mon corps. Elle m’a beaucoup appris sur les magiciens.
_ Vous aurez besoin de vous souvenir de tout.
_ Comment irons-nous à Sudramar ?
_ Je pourrais vous y transporter instantanément. »
Lefeu Valtinen fit non de la tête. Il était partisan de prendre le bateau depuis Horizon, le port septentrional des Contrées Douces, de voguer vers le Garinapiyan, de traverser les Steppes à cheval et d’entrer dans Sudramar par le nord. Il proposerait au maire de la ville d’installer ou de développer des lignes téléphoniques. Fuyant approuva cette partie du plan. Pendant la mission Coriace endosserait une tenue civile.
Libérée contacta Sraybor pour lui faire son rapport. Le Haut Mage commanda à Dove de rejoindre les douciens à Horizon. Puis la sorcière se transféra chez elle. Dans les jours qui suivirent elle enchanta un pendentif au bénéfice de Coriace, avec un charme de communication à distance, à effet prolongé, et deux sortilèges protecteurs à usages uniques.
Pendant ce temps, Bienentendu et Inaudible découvraient de quoi leur nouvelle vie serait faite. Ils étaient logés et nourris dans le pensionnat d’un lycée militaire. On leur avait attribué un tuteur. Leurs traits félins suscitèrent des réactions variées, allant de l’hostilité à la fascination. Bienentendu s’en sortait mieux que sa sœur car il conversait aisément. Il comprenait facilement les motivations des humains. Son sens de la répartie le mis à l’abri des attaques. Il étonnait ses professeurs par sa culture. Il ne tarda pas à réunir autour de lui une bande de copains admiratifs. Et pourtant Bienentendu avait toujours été moins vigoureux et moins vif qu’Inaudible. Cette dernière regrettait autant la forêt que la liberté qu’elle avait eu au château. Ici, elle se sentait stupide, alors qu’elle savait chasser. Ici, on se moquait d’elle, quand son frère n’était pas là pour la défendre, alors qu’elle était capable d’éviscérer un lapin à mains nues. Aller vers les autres lui était un supplice. Elle essaya néanmoins. Et puis quelqu’une, un peu sotte, se moqua de son pelage et de sa queue. Inaudible griffa. Inaudible fut punie. Plus personne ne s’approcha d’elle. Ses aptitudes physiques effrayaient. Bienentendu avait à peu près les mêmes, mais il arrivait toujours à leur donner une expression plus acceptable, plus humaine. Il sentit que la chasseresse ne serait pas heureuse dans la Mégapole Souterraine, en tout cas pas au pensionnat. Il l’aidait dans ses études. Inaudible n’était pas stupide. Elle apprenait vite. Elle était aussi très observatrice, et au besoin très patiente. « Un jour », dit-elle à son frère, « nous sortirons d’ici, nous retournerons dans la forêt.
_ Tu sais, le dehors ne se limite pas à la forêt. Il y a toute la Mer Intérieure, et divers pays. Il y a des villes…
_ Que sais tu des villes ? Tu sortais moins que moi du château, et voilà que tu sais tout du monde !
_ J’ai beaucoup écouté notre père. Il avait voyagé sous différentes formes.
_ Oui, il pouvait prendre forme humaine en buvant du sang ! Et si je faisais pareil ?
_ Je ne crois pas que cela marcherait, parce que nous ne sommes pas des familiers. Au vrai, nous sommes plus humains que félins.
_ Cet endroit est horrible ! Comment peuvent-ils supporter de vivre sous terre ? Si Increvable nous rejoint, ils devront la droguer, sinon elle deviendra folle.
_ Tu as raison, mais si nous ne sommes pas réunis elle deviendra notre ennemie.
_ Comment ? Qu’est-ce que tu dis là ?
_ Je dis qu’Émibissiâm est notre ennemi. »
A la rescousse d’Increvable.
A Sudramar on félicita le sorcier pour avoir ramené tous les soldats survivants, une quarantaine, à raison de trois par jour, par transfert. Il venait de rapatrier le dernier. La population s’était rassemblée sur la grande place. On savait depuis longtemps qui était mort. Monsieur le maire rendit hommage à ceux tombés au champ d’honneur, comme à ceux que le Dragon des Tourments avait carbonisé en passant. On se réjouit que l’épreuve fût passée. Il y eu un grand bal populaire. Siloume dansa jusqu’à tard dans la nuit, mais son maître rejoignit sa tour dès que le soleil se fût couché.
Le lendemain, alors qu’une pluie froide s’abattait sur la vallée, trois cavaliers entamaient la traversée des Steppes. Coriace, vêtu d’un grand manteau de cuir brun, montait son énorme destrier, tout en muscles. Lefeu Valtinen, en habit bleu azur, était porté par une jument grise. Dove s’était procuré un étalon bai fumé. Il tenait par la bride un quatrième cheval chargé de vivres et de matériel. Sraybor avait rendu à son serviteur sa couleur naturelle, au lieu du noir des créations d’ombre.
Dove et Lefeu savaient parler la langue du Garinapiyan. Le soir, ils donnaient la leçon à Coriace. Le gendarme apprit à se présenter, à demander son chemin, et diverses formules de politesse. Il ne progressait pas vite cependant, étant absorbé par son nouvel environnement. La plaine donnait l’impression de s’étendre à l’infini dans toutes les directions, identique à elle-même. Les habitants s’habillaient de couleurs vives. Les magiciens se teignaient la peau en rouge. On croisait souvent des caravanes, petits villages ambulants. Les conducteurs connaissaient très bien la région. Elle ne leur paraissait pas du tout uniforme. Lefeu acheta une carte détaillée, dessinée par les autochtones, qu’il compara avec celle fournie par le service diplomatique don il dépendait. Les habitants des Steppes s’intéressaient beaucoup au mouvement. Ils avaient figuré les sens des rivières, et l’évolution annuelle de leur débit, les principaux circuits des nomades, les lignes des dirigeables, les vents, les déplacements saisonniers des troupeaux, les floraisons de certaines plantes.
« Qui fait respecter la loi ici ? » Demanda l’adjudant-chef au soir du troisième jour. Lefeu lui expliqua, qu’à sa connaissance, il y avait un tribunal à Sudramar pour faire appliquer la loi du Garinapiyan, mais que les villages des Steppes, mobiles et immobiles, nommaient régulièrement des policiers montés. On votait pour établir ou pour destituer. Ces policiers à leur tour avaient pouvoir de requérir l’aide des particuliers, en fonction des besoins. Coriace trouva le dispositif un peu léger. « Les Steppes ne sont pas une région violente », commenta Lefeu Valtinen.
Le lendemain, ils firent une étrange rencontre. Ils aperçurent d’abord à l’horizon un triangle rouge et bleu venant vers eux. Il s’agissait de la voile d’un petit ˮbateauˮ à fond plat volant dix mètres au dessus du sol. A bord se tenait un magicien, reconnaissable à sa peau rouge vif et à sa tignasse bleue. L’homme les salua. Il allait en sens contraire, mais décida de faire un bout de chemin en leur compagnie. Il ramena la voile, et s’arrima au quatrième cheval. « Je m’appelle Turouvar, et là haut, ce petit point noir, est mon familier Alfilakian, un faucon.
_ Bonjour maître Turouvar. Je suis Dove de la Mégapole Souterraine, et voici mes compagnons Lefeu Valtinen qui parle votre langue, et son garde du corps Coriace des Contrées Douces qui ne la parle pas.
_ Maître ? Oh, vous me faites trop d’honneur. Je ne suis qu’un petit mage. Ravi de faire votre connaissance.
_ Je mène cette expédition », expliqua Lefeu. « Mon but est de vendre des liaisons téléphoniques à Sudramar.
_ Ah, le téléphone ! Bientôt le train ! Cela en sera fini de la tranquillité dans cette bonne ville. Après les Steppes, je la tiens pour le plus bel endroit du monde.
_ Vous y allez souvent ?
_ A vrai dire non, mais je rencontre beaucoup de marchands qui font des affaires là-bas. J’y suis passé de temps en temps. A chaque fois, je me suis dit que si j’avais l’esprit citadin je ne voudrais vivre nulle part ailleurs. Un joyau dans l’écrin des montagnes. Je sais que c’est une banalité, mais c’est vrai. En venant des Steppes, la vallée de Sudramar apparaît comme la meilleure conclusion possible.
_ Nous avons hâte d’y arriver.
_ Vous trouverez une cité apaisée : les soldats sont revenus, enfin ceux qui ne sont pas morts. Les chevaliers d’ombre avaient exigé une levée pour je ne sais quelle ténébreuse affaire, au-delà du Pont Délicat. C’est heureusement terminé.
_ Pourriez-vous nous conseiller une auberge ? Est-il facile de rencontrer les édiles ?
_ Une chose à la fois ! Il n’y a que de bonnes auberges à Sudramar. Personnellement je préfère celle du Relais, car elle est dans mes moyens, et que beaucoup de gens des Steppes la fréquentent.
_ Où se trouve-t-elle ?
_ Non loin de la tour d’Émibissiâm. Il s’agit du sorcier local.
_ Puissant ?
_ Oui, mais nous autres ˮpeaux rougesˮ n’allons pas vers lui. Nous lui préférons dame Pirulisénésia, une sorcière d’exception, qui a ses entrées aux Palais Superposés. Elle est très respectée.
_ C’est elle qui arbitre les différents entre mages ?
_ Oh, mieux encore : il n’y a pas de conflit entre mages dans les Steppes. Pirulisénésia est connue pour ses nombreux familiers, chats, faucons, serpents qui lui rapportent tout ce qu’ils apprennent, notamment en conversant avec les serviteurs des autres sorciers. Donc les problèmes elle les voit venir de très loin.
_ Nous vous remercions pour toutes ces informations.
_ Ce fut avec plaisir.
_ Si j’osais…
_ Oui ?
_ Je suis moi-même, comme vous, un petit mage, de la tradition blanche, celle des Prairies. Que diriez vous d’un échange ? » Proposa Lefeu. Turouvar ne se fit pas prier. Il les accompagna jusqu’au soir. Le groupe fit halte dans un petit village, pour moitié composé de maison permanentes, et pour moitié de roulottes et de chariots. Les deux magiciens discutèrent longtemps. Turouvar repartit au matin, pleinement satisfait. Il n’avait pas perdu son temps.
Enfin les cavaliers s’engagèrent dans la vallée de Sudramar. Les arbres des vergers avaient perdu leurs feuilles jaunes et brunes. Le groupe passa sous l’arche matérialisant l’entrée nord de la ville. La tour d’Émibissiâm se dressait juste à côté, sur une colline, comme un long coquillage torsadé. De l’autre côté de la voie principale se trouvait l’auberge du Relais.
« J’y prendrais bien une chambre », annonça Dove, « car elle est idéalement située pour observer la tour.
_ C’est même un peu trop facile. Officiellement, nous ne comptons pas repartir tout de suite. Je préfère un lieu plus propice aux affaires », objecta Lefeu. Ils louèrent donc trois chambres dans une auberge donnant sur la place centrale, ˮLa Coquille des Montsˮ.
Lefeu, accompagné de Coriace, alla ouvrir un compte à la banque locale. Il en profita pour obtenir des informations sur l’économie de la ville. Il apprit que la mairie disposait déjà de lignes téléphoniques, et qu’il y en avait aussi dans les grandes maisons. Cependant, il s’agissait le plus souvent de moyens de communiquer à courte distance, entre les différents corps de bâtiments d’une vaste exploitation agricole, par exemple. Il n’y avait pas de réseau général. Il n’y avait pas non plus de liaison avec l’extérieur de la ville. Lefeu voulut savoir si Sudramar avait les moyens financiers de s’équiper davantage. On lui répondit que la cité avait du engager des dépenses importantes les dix dernières années pour construire des fortifications pas très utiles, d’autant qu’on ne les avait pas achevées. De plus, la mise sur pied d’une centaine de fantassins avait entraîné une hausse des impôts. Coriace, quand il sut la teneur de la conversation, remarqua que la compagnie n’avait pas dû coûter plus cher qu’un escadron de gendarmerie aux effectifs équivalents. Lefeu remercia le banquier. Il se fit connaître à l’hôtel de ville, où il prit rendez-vous avec un conseiller municipal.
Pendant ce temps Dove enquêtait sur Émibissiâm. Pour obtenir des informations, il ne pouvait pas faire valoir son rang de chevalier, comme dans les Vallées. Mais il avait trouvé un moyen d’aborder les gens en orientant directement la discussion en direction des sorciers. Il leur disait qu’il cherchait Refuse, parce qu’il l’avait connu dix ans auparavant, et parce qu’on lui avait dit qu’elle avait des ennuis. Et on lui répondait. Elle était connue, au moins de vue. C’était une magicienne très compétente, assez secrète, qui allait et venait dans les Montagnes Sculptées, qui demeurait dans le grand coquillage à l’est de la ville. Elle passait parfois la nuit dans une auberge où elle avait ses habitudes. Le patron la connaissait bien, et la libraire aussi. Elle avait eu des aventures avec tel ou tel garçon, des passades.
Dove se rendit à l’auberge. Les serveurs lui déballèrent tout ce qu’ils savaient, et même davantage, les supputations, les rumeurs, les ragots. Ils racontèrent comment elle avait surgi des montagnes, en ne sachant parler que quelques mots, comment elle était devenue une figure locale. Son côté ˮaventurièreˮ fascinait. « Bref elle était en passe de devenir la magicienne attitrée de la ville », lança Dove, en sachant pertinemment à quel point la remarque était fausse. « Oh non ! Nous avons Émibissiâm, qui est terrible. D’ailleurs on ne les voyait jamais ensemble. Refuse était plutôt la sorcière de la montagne, l’étrangère mystérieuse qui faisait rêver. Émibissiâm, c’est différent.
_ Vous avez piqué ma curiosité. Les habitants des Steppes m’ont parlé du sorcier de Sudramar, de sa tour, et bien évidemment de sa fameuse servante nue. »
_ Oh oui, très bien », admit l’aubergiste en baissant la voix. « C’est un sujet que tout le monde a en tête depuis vingt ans, mais on préfère ne pas trop l’aborder, de peur de mécontenter le sorcier. Voyez-vous, il a ramené Siloume, c’est le nom de la fille, quand elle était petite, d’un voyage qu’il aurait fait dans la Mer Intérieure, à l’époque des cités. Il l’aurait libérée de l’esclavage. Mais elle est noire de nuit, comme certains êtres enchantés, à ce que l’on dit, les familiers, tout cela… Ou peut-être comme une démone évoquée pour le servir, si vous voyez ce que je veux dire… Sauf que nous l’avons vue grandir. Au début, elle sortait peu de la tour. Il me semble qu’alors elle portait une sorte de robe. Je ne me souviens pas quand elle a cessé de la mettre. On la voyait courir. Elle faisait de petits achats, peu vêtue, mais ne semblant pas souffrir du froid. A l’adolescence, le sorcier en fit sa messagère. Elle se déplaçait sur le disque volant. Les commentaires allaient bon train parce qu’elle devenait une femme… Cependant sa noirceur lui faisait comme un vêtement. C’est ce qu’elle disait. Son maître voit par ses yeux, entend par ses oreilles, et lit dans son esprit. Dans ces conditions quelle pudeur pouvait-elle avoir ? On s’y habitua. Personne ne demanda des comptes au magicien. Émibissiâm a toujours bien servi Sudramar. Avant lui, ses parents et ses grands parents habitaient la tour et pratiquaient la magie.
_ Siloume est toujours à son service ?
_ Oui, mais désormais elle s’habille, et elle ne vit plus à la tour. Émibissiâm lui a offert une maison. Elle le représente encore, mais le sorcier l’aurait mise à l’écart en prenant une apprentie. Celle-là, je l’ai vue de loin, le jour où il l’a présentée au conseil municipal. Elle portait une longue robe blanche un peu trop grande pour elle. C’est une fille d’une dizaine d’années, d’après la taille. Elle a de longs cheveux, comme Siloume, mais est aussi blanche que l’autre est noire. Une blancheur anormale, si vous voulez mon avis. Un conseiller municipal, qui l’a vu de plus près, prétend que sa peau est couverte d’une fine fourrure. Mais le plus étonnant, vous ne le devinerez jamais !
_ Quoi donc ?
_ Le roi Niraninussar aurait donné son aval, en récompense des services rendus à la couronne par le sorcier.
_ Il n’a pas dit où il avait trouvé son apprentie cette fois ci. Comment s’appelle t-elle ?
_ Je l’ignore.
_ Si vous vouliez parler à Émibissiâm, iriez vous directement à la tour, ou passeriez vous par Siloume ?
_ Hum… Autrefois je serais allé chez lui, ou plutôt non, j’en aurais parlé au maire. Aujourd’hui, je prendrais rendez-vous chez la dame. Elle est moins intimidante.
_ Où habite t-elle ?
_ Dans le quartier sud-est. Vous allez sur la place centrale, vous prenez la rue principale qui va vers les montagnes. Vous tournez à la deuxième à gauche. La rue est pavée. Je crois que c’est la cinquième maison sur la droite.
_ Merci.
_ Je vous en prie.»
Dove visita ensuite à la librairie. Les boutiques de ce genre étaient rares dans les Vallées. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas touché un livre. Aussi, bien qu’il fût principalement venu poser des questions, passa-t-il un peu de temps à déambuler entre les tables et les étagères. La plupart des ouvrages avaient été imprimés. Les manuscrits étaient conservés dans une armoire spéciale. On trouvait beaucoup de livres traitant d’agronomie. L’artisanat venait en second, et la géographie en troisième. Les livres d’histoire étaient regroupés au même endroit que les romans. Dove nota que la libraire était magicienne. Il lui demanda un plan de Sudramar, ainsi qu’une histoire de la ville, depuis sa fondation.
« Je suis nouveau en ville. J’accompagne un marchand des Contrées Douces. C’est vraiment très beau ici. » La vendeuse opina du chef.
« Tous les visiteurs tombent sous le charme de Sudramar. Pour rien au monde je ne la quitterais.
« Mon employeur est un initié. Possible qu’il vienne acheter des sortilèges, si vous en vendez, bien entendu.
_ Oui, j’ai des petits recueils de sorts mineurs, quelques sortilèges usuels imprimés, et j’échange moi-même.
_ Votre situation vous favorise. J’imagine que votre liste est la mieux fournie de la vallée, si l’on excepte Émibissiâm évidemment.
_ Évidemment, il ne vient jamais ici. En fait, depuis le temps que nous échangeons, tous les initiés des environs ont pratiquement le même répertoire. J’espère que votre patron amène du neuf.
_ Là, je ne saurais vous dire. Les Contrées Douces ne sont pas réputées pour leurs sorciers.
_ Portant je connaissais une magicienne originaire de ce pays, plutôt douée. Elle me faisait parfois l’honneur de sa visite. Et puis elle disparaissait. On ne la revoyait plus pendant des semaines, voire des mois. Elle accompagnait des caravanes et des mineurs dans les montagnes.
_ On m’a parlé de Refuse, si c’est bien d’elle dont il s’agit.
_ Oui, assurément. »
Dove paya la carte et le livre.
« Est-il d’autres personnalités remarquables en ville ? » Demanda-t-il.
« Vous avez déjà mentionné notre sorcier. Tout ce qui gravite autour de lui est étrange, parfois malsain. Mais il y a beaucoup d’hommes et de femmes remarquables à Sudramar. Évitez d’attirer l’attention d’Émibissiâm. Récemment des gens de l’Amlen sont venus. Ils cherchaient Refuse, justement. Ils faisaient peur. Quand le sorcier est revenu, sa première action fut de les chasser. On raconte qu’il en a assassiné un en public. Pratiquement, il est au dessus des lois. Nous lui devons trop, et il bénéficie du soutient de son Altesse.
_ Je suppose qu’il a le téléphone.
_ Probablement.
_ Et vous ?
_ Non.
_ Vous ne seriez pas intéressée ?
_ Ce n’est pas très utile.
_ Supposons que la ligne vous permette de communiquer avec les Vallées, ou avec des villes des Steppes.
_ Vous imaginez la longueur des fils ? Cela passe par des fils, n’est-ce pas ?
_ Absolument. Les Contrées Douces ont déjà relié plusieurs villes.
_ J’attendrais de savoir combien cela coûte.
_ Voilà qui est sage. Au plaisir, madame. »
Dove referma la porte avec une pointe de déception, car son interlocutrice ne lui avait rien appris au sujet d’Émibissiâm et de ses proches. Il se mit en quête de la demeure de Siloume, en se fiant aux indications de l’aubergiste. Il trouva facilement la petite maison : une façade étroite à colombage peinte en blanc, une porte solide avec un heurtoir, un balcon au premier étage, des volets marron fraîchement repeints. Ceux du rez-de-chaussée étaient fermés. Au dessus de l’entrée était fixé un écusson noir orné d’une représentation dorée de la tour du sorcier. Les circonstances de son trépas se rappelèrent à la mémoire du chevalier. La prédatrice qui l’avait ensorcelé au château de Présence, avait pris les traits de la compagne du sorcier. Il fallait donc que l’assassin ait bu le sang de son modèle. Siloume y avait-elle consenti ? Dove songea : « Comme c’est étrange. Jusqu’à maintenant je n’y avais guère réfléchi. » Il hésita à toquer à la porte, faute d’avoir décidé d’une ligne de conduite. Finalement, il passa son chemin, employant son temps à clarifier son état émotionnel. Curieusement le désir de vengeance ne le tourmentait pas, pas plus que l’envie de coucher avec la jeune femme. Sa récente liaison avec Libérée l’en préservait peut-être. Sous quel motif l’aborderait-il ? « Oserais-je lui demander sa version ? »
Il retrouva ses alliés le soir à la Coquille des Monts. Dove résuma en termes sibyllins ce qu’il avait appris, et expliqua ce qu’il avait en tête : « J’aimerais rencontrer Siloume, l’âme damnée d’Émibissiâm, afin d’attirer son attention loin de sa tour, pendant que vous agirez. Plus j’y pense, et plus je crois que nous ne devrions pas attendre trop longtemps.
_ Nous sommes à peine arrivés ! » S’exclama Lefeu Valtinen.
« Dès qu’il aura conscience de ma présence, Émibissiâm croira que je suis venu me venger. Nous serons tous en danger. Questionner les habitants ne m’a rien appris de nouveau. Cet homme se considère au dessus des lois. Vous irez ce soir à la tour, et moi chez Siloume. Je ferai mon possible pour distraire leur attention. Ce n’est pas un très bon plan, je le sais.
_ J’aurais préféré obtenir une entrevue, afin qu’il nous ouvrisse sa porte lui-même, et pourquoi pas tomber sur l’apprentie. A-t-il d’autres serviteurs ?
_ Pas à ma connaissance. »
Coriace n’avait pas ouvert la bouche. Il y avait évidemment trop d’inconnues, à moins que Libérée ne les aidât. Si Émibissiâm était si puissant, entrer chez lui serait certainement plus compliqué que de s’aventurer au Manoir de Sijesuis. En son temps Refuse avait pris maintes précautions. Coriace prévint Libérée par le pendentif enchanté.
La magicienne s’engagea à faire le lien entre eux. Coriace approuva le plan de Dove. Le trio se leva de table. Les hommes cherchèrent leurs chevaux, puis se séparèrent. L’agent de Sraybor se dirigea vers la demeure de Siloume et les douciens remontèrent la rue principale vers le nord.
Libérée se rendit invisible, se dota du pouvoir de révélation et se transféra à Sudramar. Elle observa Dove à l’aide de ses sens de sorcière.
La nuit était tombée. Un peu de lumière filtrait entre les volets du premier étage. Le chevalier toqua à la porte avec le heurtoir. Entendant que l’on ouvrait l’accès au balcon, il se recula pour être bien visible. « Qui va là ? » Demanda la dame. « Dove, chevalier des Vallées. Me remettez-vous ? Je suis venu entendre vos explications.
_ C’est très simple : je sers Émibissiâm. D’ailleurs je lui signale immédiatement que vous êtes là. Ne vous attendez pas à un accueil chaleureux de sa part.» Siloume recula. Elle sembla un moment perdue dans ses pensées. Ses iris s’illuminèrent de rose.
A cette heure tardive le sorcier lisait dans son salon. Increvable, en tunique indigo, était assise dans un fauteuil bas. Elle tenait un livre fermé, un doigt engagé à la page étudiée. Bougeant à peine les lèvres elle se récitait du vocabulaire. Entre deux étagères, une chimère immobile dos au mur, leur tenait compagnie. Il s’agissait d’une sorte de belette cornue dressée sur ses pattes postérieures, la gueule ouverte en un rictus féroce. La créature avait taille humaine. Elle était comme peinte en noir. Émibissiâm l’avait immobilisée des années plus tôt lors d’un voyage au sud de la Mer Intérieure. Ce n’était pas qu’un trophée. Émibissiâm redressa la tête à l’appel de sa familière. Ses sourcils dorés s’inclinèrent en une expression contrariée. Il mobilisa ses sens de sorcier. Son regard s’éleva au dessus de la tour. Il survola Sudramar plongée dans l’obscurité, remonta la rue principale, et se guida à la lumière venant du balcon de Siloume. Une révélation lui permit d’y voir plus clair. Effectivement le combattant des Vallées discutait avec la jeune femme… Il montait un cheval. Une épée pendait à sa ceinture. Il avait également un fusil, élément nouveau dans sa panoplie. Son apparence avait été modifiée. Au vrai, son corps était le succédané noir s’un serviteur d’ombre. Dove était donc entretenu par quelqu’un d’autre, disposant à la fois d’armes à feu et de magie puissante, probablement la Mégapole Souterraine. Par conséquent, il fallait découvrir ce que voulait son maître. Émibissiâm commanda à Siloume d’en apprendre le plus possible. « Invitez le. Répondez à ses questions. Incitez le à raconter son histoire. Faites moi votre rapport dès que vous aurez des noms ou des buts précis. Dites lui qu’au moindre faux pas je viendrai personnellement mettre un terme à son existence. »
Siloume s’adressa à Dove. « Celui que je sers est près à vous anéantir si vous me menacez. Toutefois, ils nous donnent l’occasion de nous parler. Je vais donc vous ouvrir… » Elle ferma le balcon.
Peu après l’homme des Vallée franchissait le seuil. Guidé par son hôtesse, il monta un étroit escalier spiral. A l’étage il découvrit un grand chandelier à cinq branches, posé au milieu d’un tapis rond. Divers fauteuils étaient disposés autour. Le plus éloigné était en bois sombre, avec un haut dossier. Siloume s’y installa. Dove s’assit en face. La familière lui raconta tout ce qui s’était passé au Château de Présence, de son point de vue, sans omettre qu’elle avait permis à la prédatrice de la nuit de revêtir son apparence, expressément pour tuer le chevalier. « A chacun ses armes », conclut-elle. Son vis-à-vis hocha la tête. « Comment avez-vous échappé à mon piège ?
_ Si je vous disais que les puissances que je sers sont capables de rompre le lien qui vous uni à Émibissiâm, me suivriez-vous ?
_ Vous ne verriez pas la prochaine aube. En outre, je crains que vous ne soyez pas un très bon menteur. Vous manquez de pratique chevalier. A moins que vous ne m’en disiez davantage sur ces gens. Je pense qu’ils gagneraient à jouer cartes sur table. Que de mystères ils font !
_ Votre liberté ne vous intéresse pas ?
_ Parlez pour vous !
_ Celle des autres m’importe. Je suis prêt à me sacrifier.
_ C’est que vous ne valait rien.
_ Ne soyez pas si dure avec vous-même. » Siloume ne répondit pas. Dans sa tête, elle écoutait les explications de son sorcier.
« Vous avez perdu votre corps », déclara t-elle, « vous êtes un mort en sursis ! »
Dove donna un coup de pied dans le chandelier. Les lumières s’éteignirent. « Au secours ! » Pensa la familière. Siloume, pliée en deux se faufila en direction du balcon. L’épée du chevalier, par hasard lui tailla le bras gauche.
Émibissiâm ordonna à Increvable de s’enfermer dans sa chambre en lui tendant une clé. La fille obéit avec une docilité étrangère à son caractère. Le sorcier ouvrit alors une large fenêtre de sa tour, et convoqua son disque volant. Il s’éloigna rapidement. Quand il arriva au dessus de la maison de Siloume, Libérée le signala à Coriace par le pendentif enchanté.
Les douciens montèrent la colline en haut de laquelle se dressait le majestueux cérithe[1]. Le coquillage produisait dans l’obscurité de petits scintillements dorés aléatoires. Coriace était extrêmement tendu, car il ne croyait pas possible de récupérer Increvable sans combattre, encore moins sans rien casser. Tout d’abord, il y avait la porte en bois plein, évidemment verrouillée, et sans nul doute ensorcelée. Pas le genre d’ouvrage qui céderait d’un coup d’épaule, pas le genre de serrure que le gendarme saurait crocheter.
Lefeu demanda à Coriace de reculer, et même de se cacher. Dès que la silhouette massive eut disparu derrière un muret, le magicien lança un charme sur le mécanisme d’ouverture, en émettant un halo de lumière. Émibissiâm sut immédiatement que l’on forçait son huis. Il comprit que Dove n’était qu’une diversion. A ce moment Siloume rouvrit la porte de son balcon. Le chevalier traversa la pièce pour la rejoindre. Lefeu Valtinen hésitait devant le seuil.
Émibissiâm tendit la main à sa familière, qui prit place à ses côtés. Le disque s’éleva. Dove enjamba la rambarde et sauta en bas. A deux mètres son cheval l’attendait, ainsi que le fusil de la Mégapole Souterraine.
Malgré la distance, Émibissiâm rompit le charme qui tenait la chimère. L’animal revint progressivement à la vie, retrouva sa couleur argentée. Imaginez son étonnement, d’avoir vécu dans une forêt profonde, et de reprendre conscience dans un intérieur meublé, clos, saturé d’odeur humaine. Où aller ? Où s’échapper ? La belette fait le tour de la tanière. Ses longues cornes renversent une boîte dont le contenu se répand par terre en rebondissant. Elle hume l’air ambiant. Un courant d’air frais souffle depuis le sol. Effectivement se peut voir l’entrée d’un passage descendant peut-être vers l’extérieur. Ce n’est pas très intuitif. Notre monstre bondit néanmoins dans l’escalier. Lefeu entend le cliquetis de ses griffes dévalant les marches de pierre. Il se recule, en dégainant un pistolet. D’une incroyable vivacité, la chimère déboule soudain, atteint en deux bonds la sortie. Lefeu tire, la rate, se fait bousculer. La belette cornue continue sa course, puis se ravise, et se retourne à un mètre du muret délimitant la propriété. Le magicien ouvre le feu une deuxième fois. La balle se perd dans les ténèbres. Des cornes de la chimère crépite un éclair. La décharge projette l’homme contre le mur de la tour torsadée. La belette s’élance sur sa proie ! Hélas pour elle, Coriace lui loge une balle dans l’épaule et une dans la panse.
Dove tira sur le sorcier. Le projectile toucha le disque. Le chevalier bâtit en retraite dans la maison. Émibissiâm était pressé. Il évoqua un nuage toxique, le même maléfice qui avait dépeuplé le château de Présence. La vapeur jaune envahit soudain le rez-de-chaussée, puis monta les étages. Le sorcier surveilla les issues. Sa proie ne reparaissant pas, il estima avoir remporté la partie. Il déposa Siloume.
Coriace pénétra dans la tour. Le sol s’embrasa instantanément. Un des charmes protecteurs du pendentif lui épargna de finir rôti. Coriace se rua dans l’escalier, dont il monta les marches quatre à quatre. Il traversa le salon. D’autres degrés montaient plus haut. Il ouvrit une série de portes : toilettes, salle de bain, débarras, salle à manger et petite cuisine, une chambre luxueuse, une porte close. Coriace tambourina. Il cria : « Increvable, êtes-vous là ? Ne restez pas derrière la porte ! Je vais tirer !» Il compta jusqu’à cinq, puis fit usage de son arme. Un puissant coup de pied acheva le travail. La fille de Présence était assise à l’extrémité d’un lit d’un mètre cinquante. « Venez ! » Commanda Coriace. Comme elle ne réagissait pas, il la saisit et l’emporta. Tout en bas, Lefeu Valtinen ne montrait pas signe d’avoir survécu, ou repris connaissance. Coriace n’avait pas le temps de vérifier. Il sauta en selle. Il hissa Increvable entre lui et l’encolure, et éperonna sa monture.
Émibissiâm ne tarda pas. Il constata le cadavre de la chimère. Un homme gisait à terre… tenant encore ses pistolets. Le sorcier projeta une décharge d’énergie. Lefeu Valtinen convulsa une dernière fois. Émibissiâm explora sa demeure avec ses sens de sorcier. Personne ne l’attendait à l’intérieur, mais on avait enlevé Increvable. « C’était donc cela! On a risqué des hommes pour cette gamine ? » Il avait un peu de mal à y croire. Le sorcier inspecta le défunt. Ses vêtements, ses armes le désignaient comme originaire des Contrées Douces ou de la Mégapole Souterraine. « A leur place j’aurais fait intervenir un magicien puissant pour transférer ma prise dans un endroit sûr. » Néanmoins, il fouilla les alentours de son regard magique. Un cavalier aurait rapidement longé les remparts inachevés. Sitôt l’ouverture trouvée, il aurait galopé vers les Steppes. Effectivement, il repéra Coriace. Comment lui reprendre la fille ? Il fallait d’abord le rattraper. Avec le disque ce fut chose aisée.
Émibissiâm tenta une persuasion. « Arrêtez-vous ! » Le pendentif consomma son deuxième et dernier charme protecteur, cependant Coriace obtempéra, et fit pivoter son destrier. « Maintenant, rendez moi la fille », ordonna le sorcier. Coriace dégaina et tira deux fois. Touché au ventre son adversaire faillit tomber de son disque. Le colosse des Contrées Douces joua des éperons. « Doucement », lui dit le pendentif avec la voix de Libérée. « Vous en avez assez fait. Je vous rejoints et je vous sors de là.»
Émibissiâm fit fondre sur sa langue une pâte de fruit enchantée. La friandise stoppa l’hémorragie et supprima la douleur. Le sorcier retourna chez lui pour se soigner complètement. Le ravisseur ne perdait rien pour attendre ! Il règlerait ses comptes le lendemain. Il s’appliqua un baume réparateur. La balle fut expulsée de la plaie qui commença à se refermer.
Libérée suspendit son invisibilité et produisit une lumière afin d’attirer l’attention de Coriace. Le colosse se porta à sa rencontre. Il déposa Increvable par terre, sans descendre lui-même de cheval. « Vous ne voulez pas venir ? » S’étonna la magicienne. « Non, je veux découvrir les Steppes.
_ Mais Émibissiâm va vous tuer.
_ Je ne suis pas facile à tuer, madame. Comment trouvez-vous la petite ?
_ Pas dans son état normal. Dans mon souvenir, elle bougeait davantage.
_ Bonne chance, madame.
_ Vous en aurez plus besoin que moi Coriace. »
Libérée prit Increvable par la main et transféra à Survie.
Dès le lendemain matin Émibissiâm localisa Coriace, mais ce qu’il vit lui déplut beaucoup. Le grand gaillard était attablé dans une taverne des Steppes. Il buvait une petite liqueur en conversant avec une vieille sorcière à la peau rouge, Pirulisénésia ! Un serpent noir vint chuchoter à l’oreille de la magicienne. Elle sut alors qu’elle était observée. Émibissiâm la vit sourire. Puis elle fit un signe précis signifiant « protection », tout en désignant Coriace. Le sorcier de Sudramar serra les poings, mais admit sa défaite. Il n’était pas encore de taille à se frotter à la Dame des Steppes. Il rédigea cependant une lettre à l’intention de sa consœur, qu’il fit porter par Siloume, vêtue de sa belle robe brune et rose.
Siloume n’eut aucun mal à trouver Pirulisénésia, car tous les habitants des Steppes semblaient savoir dans quelle direction elle avait établi son campement. La sorcière aimait être entourée, de sa famille, de ses amis, de ses invités, de tous les gens avec lesquels elle était en affaire, et bien sûr de trois ou quatre familiers. Siloume sauta du disque. On l’invita à entrer dans le pavillon de toile multicolore. A l’intérieur on lui offrit à boire, on lui tendit des plats chargés de pâtisseries, on lui proposa un vrai repas. Elle accepta une soupe. On lui indiqua un endroit où s’asseoir. Elle but un peu vite la nourriture brûlante. On lui dit de prendre son temps. Un musicien lui dédia un air de luth. Elle se laissa tenter par un gâteau sucré. Ce n’était pas sa première ambassade au nord de Sudramar, néanmoins les contacts de son maître avec la vieille sorcière avaient été très rares. Les voix se turent, les instruments se firent très discrets, la messagère fut soudain au cœur de l’attention générale. Elle avança et tendit la lettre. Pirulisénésia s’en saisit, apparemment sans précaution particulière. Les yeux pénétrants de la sorcière fixèrent la jeune femme, avant de lire la missive. Puis ils revinrent vers Siloume. Elle dit : « Non Émibissiâm, je ne suis en rien responsable des rapts de votre jeune apprentie. Je ne suis pas l’aigle qui a trahi son père, je ne suis pas l’homme qui vola son enfance, je ne suis ni ses fiers libérateurs, ni ses nouveaux geôliers. Ceux qui joueront avec les héritiers de Présence risquent de s’en mordre les doigts. Sous un dôme de perles Bellacérée lui parla. Puis il repartit joyeux, la tête pleine d’idées chatoyantes et rouge sang. Vous n’avez pas vu cela. Moi si. Il est bon qu’enfin nous parlions. Je vous enverrai prochainement un familier, et peut être un petit fils souhaitant s’installer à Sudramar. Il a vingt deux ans, il est doué. Lui ferez-vous bon accueil ? » Siloume entendit dans sa tête la réponse de son maître. Tous les témoins comprirent qu’elle réfléchissait. Enfin elle annonça qu’Émibissiâm était d’accord, et qu’elle veillerait à ce que le jeune homme ne manquât de rien.
Dans la Mégapole Souterraine, on isola d’abord Increvable dans une chambre à part. Elle y retrouva ses esprits et commença à s’agiter. Elle ne voulut parler à personne de son séjour dans la tour. On l’amena auprès de Bienentendu et d’Inaudible. Les retrouvailles furent tout d’abord chaleureuses, jusqu’à ce qu’Increvable apprît la mort de son père. Alors elle griffa ou brisa tout ce qui était à sa portée. On pensa qu’elle se calmerait assez rapidement, puis qu’elle ˮferait le deuilˮ, mais il n’en fut rien. Les semaines passaient et la fille se montrait toujours aussi agressive avec tous ceux qui l’approchaient.
On demanda à Libérée de recontacter Iméritia. Ses premières tentatives échouèrent. Elle soupçonna que la garinapiyanaise fût tenue au secret, peut-être dans la forteresse des chevaliers d’ombre à Sumipitiamar. La magicienne ne souhaitait pas se rendre sur place, mais elle renouvela ses appels régulièrement. Ses efforts finirent par payer. L’automne était bien avancé dans la capitale nordique. La mode était aux plumes, qu’on aimait longues et colorées. Les dames portaient de hauts chapeaux qui en étaient couverts. Iméritia s’était composée une harmonie de noir et vert. Elle traversait à pied une vaste place quasi déserte. Libérée engagea la conversation, par un échange de politesses. Puis elle parla des enfants. Iméritia réagit violemment. Elle les voulaient chez elle ou pas du tout ; pas question de s’enfermer dans la Mégapole Souterraine ! La magicienne évoqua la possibilité d’une demeure à l’extérieur, dans une tour restaurée de la Forêt Mysnalienne, par exemple. Iméritia exigea qu’il y eût un village, avec un minimum de commodités, et qu’elle y tînt quelques responsabilités importantes. Libérée ne promit rien, mais s’engagea à consulter sa hiérarchie, ce qui mit fin à l’échange.
Dans la Mégapole Souterraine on considéra qu’il faudrait plusieurs années avant que les conditions fixées par Iméritia fussent réunies. D’ici là les enfants seraient des adolescents, bientôt des adultes. On jugea que leur mère ferait mieux de revoir ses exigences à la baisse. Ce qu’elle refusa, quand Libérée lui transmit la position de son camp.
« Je comprends qu’elle ne veuille pas venir ici ! » Déclara Increvable le jour où on lui résuma les faits. Évidemment elle réclama aussitôt de partir pour le Garinapiyan. On argua que sa maman n’avait rien fait pour les retrouver, et que c’est la Mégapole Souterraine qui avait pris tous les risques. Les enfants en discutèrent entre eux.
« Ils doivent nous relâcher ! » Tonnait Increvable.
« Maman n’a jamais beaucoup apprécié que nous soyons aussi nombreux. Elle n’aimait vraiment que Presqu’humain, et un peu Bienentendu. J’étais trop proche de papa. Je ne l’ai pas vue beaucoup et toi non plus », répliqua Inaudible.
« Nous sommes prisonniers, alors que nous n’avons rien fait ! Notre mère est dehors. Je leur montrerai de quoi je suis capable ! » Promit Increvable.
« Si mon avis vous intéresse, sachez que je me trouve bien ici. Évidemment cela manque d’arbres et d’air pur, mais nous avons la sécurité, le gîte et le couvert, et la possibilité d’apprendre foultitude de choses. Nous sommes au meilleur endroit possible pour nous préparer à affronter le monde, et le moment venu nous prendrons notre liberté, je vous le promets.
_ Tu crois tout savoir ! » Protesta Inaudible.
_ Pas du tout, mais je comprends mieux les humains. Ils veulent en effet se servir de nous, mais n’ont aucune mauvaise intention à notre égard. Donnons leur ce qu’ils désirent, rendons nous indispensables, et en retour nous pourront décider de notre destin. Il faudra connaître leurs lois, savoir l’escrime, les armes à feu et la magie. Allons mes sœurs, ne me dites pas qu’il n’y a pas dans ce programme deux ou trois choses qui vous intéressent ?
_ Et notre père ?
_ Notre père ?
_ Qu’en fais-tu ? Ils l’ont tué je te rappelle !
_ Nul besoin de me rafraîchir la mémoire : j’ai conservé ses cendres. Vous ignorez une chose les filles… Sauriez-vous garder un secret ?
_ Si cela concerne papa, tu dois nous le dire. Je suis la chasseresse, je sais me taire !
_ Tu serais surpris de tout ce que j’arrive à cacher Bienentendu… » Renchérit Increvable.
« Voilà ce que papa m’a confié. Avant notre naissance, la plus grande des magiciennes lui donna une perle magique. Il la mangea, et grâce à cela acquit le pouvoir de passer dans sa descendance, et de la conseiller. J’entends souvent sa voix…
_ Tu n’as rien trouvé d’autre pour te rendre intéressant ?
_ C’est la vérité !
_ Et tu croix que nous allons t’obéir, parce que, bien entendu, tu es le seul à entendre papa te parler.
_ J’ai ce privilège, et même davantage ! Posez moi des questions, et je vous répondrai comme lui le ferait. » Les deux sœurs réfléchirent chacune à une chose d’unique, qu’elles auraient été les seules à avoir partagé avec leur père.
« Il y a deux ans, par un chemin magique, nous sommes allés chasser dans des ruines, papa et moi. Que m’a-t-il montré ce jour là ? » Demanda Inaudible.
« L’antique emblème mysnalien, gravé sur un linteau, un motif en forme de croissant de lune. Tu as demandé ce qu’était une lune. Il te fut répondu que c’était quand une petite planète tournait autour d’une plus grande. La Scène n’en a pas. Tu as demandé pourquoi on la représentait par un croissant plutôt qu’un rond, et… Présence n’a pas su t’expliquer. Une ville de la Mer Intérieure s’appelait Lune-Sauve parce que ses bateaux s’abritaient dans une baie à la courbure très régulière. » Finalement Increvable ne jugea pas utile de poser sa question.
A compter de ce jour, elle ne manifesta plus d’hostilité vis-à-vis des habitants de la Mégapole Souterraine. Au quotidien, elle se calma, laissant exploser son agressivité lors des leçons d’escrime. Il n’y eut bientôt plus que sa sœur et son frère pour rivaliser avec elle sur ce terrain. L’épée à la main, Increvable et Inaudible se valaient. La première était plus explosive et opportuniste. En général, il était vain d’attendre qu’elle se fatiguât. La seconde anticipait remarquablement bien les actions de ses adversaires. Elle construisait son assaut intelligemment, et ses contre-attaques étaient redoutables. Croiser le fer avec Bienentendu était un pur cauchemar. Ses maîtres d’armes, qui représentaient l’élite de la Mégapole Souterraine, comprenaient qu’un enfant pût être exceptionnellement doué, mais pas qu’il connût si jeune un répertoire aussi riche de coups tordus qu’à l’ordinaire on mettait des années à acquérir.
Increvable cherchait toujours à pousser son « frère » dans ses derniers retranchements. Perdre la mettait de très mauvaise humeur. On observa qu’après une séance d’entraînement ses relations redevenaient normales avec sa sœur, alors qu’elle gardait ses distances vis-à-vis de Bienentendu. Ces deux là se parlaient peu, et le plus souvent à l’initiative du garçon.
Globalement ils suivirent les cours avec des jeunes gens issus en majorité de la classe dirigeante. On leur enseigna l’histoire du Süersvoken, le daïken, l’abé des Contrées Douces, et le garinapiyanais. Ils eurent des cours de sciences et technologies, un domaine dans lequel la Mégapole Souterraine estimait avoir une avance sur les autres nations du continent. A partir de quinze ans on commença à les initier à la magie. Ils apprirent le langage idoine, ainsi que quelques charmes mineurs.
Increvable se remémora son court séjour chez Éminbissiâm. Néanmoins, elle voulut en savoir plus. Elle se prit de passion pour le sujet, restant de longues heures à la bibliothèque. Auparavant, on ne l’aurait pas cru capable de tant d’abnégation. A l’inverse, dès qu’elle eut la possibilité de s’éloigner du pensionnat, Inaudible en profita pour explorer le complexe souterrain, ses artères principales, ses voies secondaires, ses venelles, ses passages. Bienentendu cultivait ses relations sociales. On le voyait toujours en bonne compagnie, entouré de garçons et de filles. Il s’était rendu populaire.
A dix-sept, les enfants de Présence passèrent des examens avec les autres étudiants de leur cohorte. Certains rentreraient dans leurs familles, d’autres s’inscriraient à des concours d’État, une partie poursuivrait ses études afin de se spécialiser. Leur tuteur les convoqua. C’était un monsieur un peu raide, engoncé dans un uniforme gris et brun, qui se teignait la peau en vert. La Mégapole Souterraine avait déjà choisi pour eux. « Vous irez habiter dans la Forêt Mysnalienne. Nous y avons construit deux villages. Le premier à la sortie du tunnel, et le deuxième à l’emplacement du château de Présence. Une route y conduit. Vous apprendrez à administrer ces terres et leurs ressources. Vous aiderez la population à vivre à l’extérieur avec les arbres et les animaux. Vous partirez demain. »
Bienentendu et ses sœurs firent leurs bagages. « Nous rentrons chez nous les filles. Je vous l’avais bien dit!
_ C’est papa qui doit être content », remarqua Inaudible. Increvable soupira : « Bon sang, ne me dis pas que tu n’as toujours pas compris ! »
[1] Cérithe ou cérithium : mollusque marin à coquille conique, spiralée, enroulée sur elle-même.